A Mayotte, le jeu des gendarmes et des dealers

par Rémi Carayol dans Libération les 1er, 9 et 17 août 2011
mercredi 17 août 2011

Après l’overdose d’une lycéenne, des aveux d’indics ont entraîné des mises en examen parmi les forces de l’ordre pour trafic de stupéfiants.

par Rémi Carayol, Mayotte correspondance
Libération du 1er août 2011

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Le 14 janvier au soir, Mathias B., un Mzungu (un « Blanc ») déjà condamné à trois ans de prison pour trafic de stupéfiants dans un passé proche, sniffe chez lui de la poudre avec Roukia, sa petite amie, une gamine paumée de 18 ans. La jeune lycéenne ne s’en relèvera pas. Il prétend ne pas savoir que ce qu’ils consomment, ce soir-là, n’est pas de la cocaïne comme d’habitude, mais de l’héroïne. Il n’a donc aucune chance d’anticiper l’émoi que sa mort soulèvera au sein de la société mahoraise, pas plus que la tempête juridico-policière qu’elle entraînera. Une tempête comme jamais l’île de Mayotte, officiellement devenue le 101e département français le 31 mars, n’en avait connu.

Mercredi dernier, deux gendarmes et un policier, tous trois membres du groupement d’intervention régional (GIR) - une structure créée dans l’île en 2008 pour lutter contre les trafics en tous genres et qui regroupe policiers, gendarmes, douaniers, agents fiscaux -, ont été mis en examen pour « transport, cession, usage et détention de stupéfiants ». Deux d’entre eux ont également été mis en examen pour « homicide involontaire ». Placés sous contrôle judiciaire, ils ont été suspendus de leurs fonctions.

Fuites
Ils sont soupçonnés d’avoir organisé sur l’île une partie du trafic de stupéfiants, dont serait issu l’héroïne qui aurait été fatale à Roukia. Leur « patron », le capitaine Gérard Gautier, a été placé sous le statut de témoin assisté par le juge d’instruction, Hakim Karki. Pour l’heure, ce dernier résiste aux pressions du parquet, lequel s’opposait à ces mises en examen et a demandé le dépaysement de l’affaire. D’abord réticent, le procureur, Philippe Faisandier, s’y est résolu. Trop de fuites dans la presse. Trop d’intimité entre les différents protagonistes : le magistrat instructeur a longtemps travaillé avec les mis en cause, et son principal enquêteur en charge de la section de recherches (SR) de Mayotte, le lieutenant Michel Alise, muté récemment, était un ami du capitaine Gautier. Trop d’incertitudes enfin, concernant un juge réputé incontrôlable.

« Impunité »
Accueilli comme le messie lors de son arrivée à Mayotte il y a un an, Hakim Karki s’est mis une bonne partie de ses confrères à dos depuis. « C’est un gros travailleur », constate l’un d’eux. « Lorsqu’il est arrivé, le cabinet d’instruction était sinistré. Il l’a remis d’aplomb. Mais il passe aujourd’hui pour un justicier qui tire sur tout ce qui bouge. » A son palmarès des mis en cause ces derniers mois : des policiers accusés de violences, un armateur qui a l’oreille des puissants, le maire (UMP) du chef-lieu, Mamoudzou, des fonctionnaires de la préfecture soupçonnés d’avoir trempé dans un trafic de faux papiers… « On est passé d’un excès, l’impunité totale pour les puissants, à un autre, zéro tolérance », estime un avocat de Mamoudzou.

Sous sa coupe, l’affaire Roukia est devenue celle du GIR. Au début pourtant, les gendarmes de la section de recherches n’avançaient pas. Après avoir découvert le corps de Roukia à moitié enfoui dans les environs de Trévani, au nord de Mamoudzou, couvert d’hématomes, ils ont d’abord cru à un meurtre. Premier émoi à Mayotte, où les crimes de sang sont extrêmement rares. Puis ils ont privilégié la piste de l’overdose. Nouvel émoi dans une île où il était impensable, pour la plupart des 200 000 habitants, qu’une Mahoraise consomme des drogues dites dures.

L’ami de Roukia, Mathias, le confirmera lors de son audition, les analyses aussi : le 14 janvier, la jeune fille a consommé de la poudre (« pas beaucoup, deux petites traces », affirme-t-il) dans la maison de son ami. Elle ne s’est pas réveillée. Le lendemain, pris de panique, il a déplacé son corps pour faire croire à un meurtre. Mais cela n’a pas marché. Mathias était connu de la famille de Roukia. Il a donc été entendu et confondu. Au juge qui l’a mis en examen pour « homicide involontaire », il donne rapidement le nom de ses deux fournisseurs, Daniel M. et Saïd A.M. Deux Comoriens en situation irrégulière qui - le juge l’apprendra lors de leur audition - sont des « indics » immatriculés au GIR. On les appelle des « tontons ». Des « tontons » bavards.

« Magnégné »
Dans le bureau du juge, ils reconnaissent avoir fourni de la poudre à Mathias, certainement celle qui a tué Roukia. Mais cette poudre, assurent-ils, était auparavant passée entre les mains de plusieurs membres du GIR… Selon leur version, Daniel serait allé voir son contact au GIR, pour lui parler d’un fournisseur intéressé par l’envoi de poudre à Mayotte. « Qu’il en envoie une petite quantité. On doit la tester », lui aurait répondu le gendarme.

Quelques semaines plus tard, un autre de leur contact au GIR, « Daniel Papa », les aurait convoqués à la gendarmerie et leur aurait rendu la came. « C’est du magnégné », leur aurait-il dit - une expression courante dans l’île pour évoquer un travail bâclé.

La drogue remise « était dans une enveloppe de la gendarmerie », affirme Saïd - nom d’indic : Saha, surnom dans le milieu : « Palet » - devant le juge, le 21 juillet. Dans le PV d’audition dont Libération a pris connaissance, il ajoute : « On m’a dit que c’était de la cocaïne. »

« Saha », indic du GIR depuis 2009 après avoir informé la BAC trois ans durant, est connu dans le petit monde des stups comme un sacré veinard, lui qui n’a jamais été inquiété. Il avoue, lors de cette audition, n’y rien connaître aux drogues dures. Son truc, c’est l’herbe. Mais il certifie que la blanche vendue à Mathias était celle de l’enveloppe.

A en croire les indics, si ce n’était la mort de la jeune fille, il n’y avait là rien d’exceptionnel. Habituellement, « le boss me donne […] juste pour revendre et de quoi vivre », assure « Saha » au juge le 21 juillet. Sur quatre opérations, « Saha » dit n’avoir été payé qu’une fois (500 euros). Le reste du temps, la carotte avait la forme d’un simple papier : un titre de séjour. Un autre informateur du GIR joint par Libération, qui a exigé l’anonymat, confirme : « On est tous dans ce cas. On fait ça pour des papiers. Mais ils ne font que des promesses. Ils nous donnent des récépissés, mais jamais le titre de séjour. »

Selon une source proche de l’instruction, le GIR compte 42 indics immatriculés. Tous sont des Comoriens en situation irrégulière. Tous se sont vu promettre des papiers. Lors d’une perquisition menée le 26 juillet à la préfecture, le juge Karki aurait retrouvé les titres de séjour de ces indics. La préfecture n’a pas réagi. Me Saïd Larifou, l’avocat de « Saha », a immédiatement dénoncé « un chantage odieux ».

Écoutes
Un magistrat anciennement en poste à Mayotte confirme : « Pour les non-délinquants, c’est effectivement ce que l’on promet. Il peut arriver qu’on rémunère en argent, comme la loi le permet, mais c’est rare. » Il relativise aussi : « Ce n’est pas propre à Mayotte. Partout, cela fonctionne ainsi. » Le problème, à en croire les indics, c’est que les pratiques du GIR ne s’arrêtaient pas là. Le 21 juillet, le juge Karki interroge « Saha » : « Était-il courant que le GIR fasse ramener [à Mayotte, ndlr] des produits stupéfiants ? » La réponse fuse : « Ah oui là c’est sûr. » Plus tôt dans l’interrogatoire : « Le GIR avait ses propres bateaux avec ses propres commandants. Si j’ai quelqu’un qui est à Anjouan qui a de la stup […], je vais parler au GIR et je lui [donne] toutes les informations et c’est le GIR qui organise tout ça. »

« Ils avaient leurs propres passeurs. C’est eux qui déterminaient la plage où ils devaient arriver. Quand ils arrivaient, le fournisseur était arrêté, mais pas les passeurs, qui repartaient », raconte l’indic à Libération. Des écoutes téléphoniques versées au dossier, dont Libération a eu connaissance, confirment ces assertions. L’une d’elles, du 10 mai, révèle une conversation entre un des gendarmes mis en examen et « Amed », un indic basé à Anjouan, dans le but d’importer plusieurs produits (« du blanc, du chocolat et de l’herbe »).

La blanche est négociée à 2 100 euros le kilo, l’herbe à 250. « J’aime pas traiter au téléphone car aujourd’hui, c’est pas du tout facile […]. Je veux commencer doucement car c’est la première fois avec toi. Après, si ça marche et que ça arrive chez nous, et que c’est rentable, on fera des grosses affaires », explique le gendarme. Qui ajoute : « Si je fais une affaire avec quelqu’un, j’aimerais bien le rencontrer, mais pas sur terre. Je veux qu’on se rencontre au milieu de l’océan, c’est plus sûr. »

Plus tard, le gendarme indique qu’il va informer ses collègues. Selon un magistrat, « cela s’apparente à ce qu’on appelle "un coup d’achat" dans le jargon. La loi autorise des enquêteurs à acheter de la drogue pour mettre un pied dans les réseaux. » Pourtant, assure le défense des membres du GIR, « il n’y a pas de coup d’achat à Mayotte ». « Il n’y en a pas besoin, affirme un ancien magistrat de Mayotte. Dans cette île, les stups rentrent en permanence [en provenance de Madagascar ou de la Tanzanie, ndlr] et on ne manque pas d’informations. Et puis, c’est très compliqué à mettre en place… »

Pourquoi, alors, les membres du GIR auraient-ils organisé un tel trafic ? Selon un magistrat anciennement en poste à Mayotte, la thèse de la prime aux résultats ne tient pas : « Le capitaine Gautier était à un mois de la retraite. Le risque n’en vaut pas la chandelle. » Le commandant du GIR, nommé à sa tête dès sa création, jouit d’une bonne réputation. La course aux résultats, alors ?

Lors du premier trimestre 2011, les saisies de stups auraient atteint le niveau de toute l’année 2010. Un des « tontons » rappelle que tous les membres du GIR ont eu des promotions - « tandis que nous, on reste sans travail, toujours dans la peur ». Mais c’est normal, affirme un ancien magistrat de Mayotte : « Aujourd’hui, les stats concernant la lutte contre le trafic de drogue ne peuvent que s’améliorer. On est partis de zéro il y a cinq ans. On est encore dans une phase où le trafic progresse, et où les enquêtes progressent. »

Précarité
Les mis en cause récusent avec force, par la voix de leur avocate, Me Fatima Ousséni, être des « ripoux ». Leurs soutiens parlent d’enjeux de pouvoir autour du GIR. Il y a aussi des cas de conscience : le chef de la section de recherches, Michel Alise, un ami du capitaine Gautier, a été chargé par le juge de le mettre sur écoutes…

Et le déballage d’indics est à prendre avec des pincettes : « Ce sont des sans-papiers. Ils sont dans une grande précarité. Ils se raccrochent à tout ce qu’ils peuvent », indique l’entourage des mis en cause. Qui évoque une possible guerre des polices et s’interroge sur ce juge, Hakim Karki, coauteur dans une autre vie d’un essai, Et Dieu créa l’Occident. La place de la religion dans la conceptualisation de la notion d’Occident. Et qui, lors de l’audition des gendarmes, a exigé une escorte policière armée et équipée de gilets pare-balles. « Même pour des détenus, on ne fait pas rentrer les escortes dans le bureau », souffle un magistrat éberlué par cette mise en scène.


Trafic de drogue à Mayotte. Repères

Complément publié à la suite de l’article précédent

Policiers et gendarmes peuvent commettre certaines infractions à la législation sur les stupéfiants, après y avoir été autorisés par le procureur de la République ou le juge d’instruction. Ainsi, l’infiltration consiste pour un policier ou un douanier à s’installer dans le rôle de trafiquant pour collecter des renseignements.

La livraison contrôlée permet aux enquêteurs d’intervenir activement dans la livraison, en achetant, en détenant ou en transportant des stupéfiants. Mais toute provocation à la vente leur est interdite. Est cependant autorisé le coup d’achat, soit le fait, pour un enquêteur, de solliciter d’un dealer une certaine quantité de stupéfiants.

« Nous nous opposons catégoriquement à ce dépaysement, puisque c’est une forme d’enterrement de ce dossier [...]. C’est une affaire mahoraise, commise à Mayotte. Cette affaire doit être examinée ici. » Me Larifou avocat d’un indic


A Mayotte, la justice se déchire sur l’affaire Roukia

par Rémi Carayol, Libération du 9 août 2011

Après la mise en examen de trois membres des forces de l’ordre pour détention de stupéfiants, l’instruction craint le dépaysement du dossier.

L’ affaire n’en finit plus de secouer l’île de Mayotte et de préoccuper les directions nationales de la police et de la gendarmerie. Le 27 juillet, deux gendarmes et un policier, tous membres du groupement d’intervention régional (GIR), une structure d’enquête créée pour lutter contre les trafics en tout genre, ont été mis en examen pour « transport, cession, usage et détention de stupéfiants », ainsi que, pour deux d’entre eux, « homicide involontaire ». Placés sous contrôle judiciaire, suspendus de leurs fonctions, ils sont soupçonnés par le juge d’instruction, Hakim Karki, d’avoir organisé sur l’île une partie du trafic de stupéfiants dont serait issue l’héroïne qui pourrait avoir été fatale à Roukia, une lycéenne de 18 ans retrouvée morte en janvier (Libération du 1er août). Depuis ces mises en examen, le monde de la justice est en ébullition.

Pressions
Ce matin à Mayotte, les magistrats du siège doivent se réunir en assemblée générale, au cours de laquelle il est prévu qu’ils votent une motion de soutien au juge Karki. Ses collègues goûtent peu certaines critiques émises à son encontre dans la presse et s’indignent des pressions exercées par le parquet de Mayotte dans ce dossier. Beaucoup craignent, à l’instar de l’avocat de la famille de Roukia, Me Mansour Kamardine, que l’affaire ne soit enterrée dans le but « de protéger les agents des forces de l’ordre ». Le dépaysement de l’enquête demandé par le procureur général de la cour d’appel de Saint-Denis de la Réunion jeudi - saisine qui doit être examinée sous peu par la Cour de cassation - en serait la preuve. « Si ce dossier est dépaysé, cela signifie que la famille de Roukia ne pourra plus suivre la procédure », fustige Me Kamardine. «  C’est une famille pauvre, poursuit-il. Elle n’a pas les moyens de se déplacer à la Réunion ou ailleurs. Cette nouvelle tentative de dépaysement laisse le goût amer d’une justice coloniale.  » Elle risque d’exacerber le sentiment, déjà largement répandu dans la population mahoraise, que la justice à deux vitesses, ici, se base sur la couleur de peau…

L’avocat et ex-député UMP de Mayotte est d’autant plus en colère que ce n’est pas la première fois que le parquet « éloigne » une affaire sensible dans laquelle des fonctionnaires métropolitains sont mis en cause. Déjà, en début d’année, Hakim Karki avait enquêté sur une histoire de violences policières commises au cours d’une garde à vue, qui avait abouti à la mise en examen de deux fonctionnaires. A l’époque, le procureur de la République de Mayotte, Philippe Faisandier, avait freiné des quatre fers pour éviter l’ouverture d’une enquête, mais avait dû s’y résoudre à la demande expresse du procureur général, qui avait par la suite requis (et obtenu, au mois de mars) le dépaysement vers la Réunion. Dans les deux cas, le parquet explique que les liens entre le juge et les mis en cause sont trop étroits. « Tout magistrat doit avoir un certain recul, argumente le procureur général de Saint-Denis, Denis Robert-Charrerau. Ce n’est pas possible d’instruire une enquête sur des personnes avec lesquelles vous travaillez en continu. »

Frileux
Le problème, soulevé par Me Kamardine, c’est que cette règle ne vaut pas pour tout le monde. «  Est-ce uniquement quand il s’agit de fonctionnaires "mzungu" [blancs, ndlr] que la justice risquerait d’être troublée ? Aujourd’hui, je constate que quand c’est un Blanc, l’enquête est dépaysée, et que quand ce n’est pas un Blanc, il est jugé sur place.  » Et de rappeler que récemment, un de ses clients, un gendarme d’origine mahoraise, a été condamné, à Mayotte, à de la prison avec sursis pour une infraction commise dans le cadre de ses fonctions. « Deux dépaysements en quatre mois, c’est le retour aux privilèges de juridiction supprimés en 1992 [droit donné à certaines personnes d’être jugées dans une juridiction autre que celle où ils ont commis un délit], ndlr] », dénonce-t-il. L’avocat accuse les instances dirigeantes de la gendarmerie, qui a mené sa propre inspection en mai, d’exercer des pressions sur le parquet pour mettre un frein à l’enquête sur le GIR. Il faut dire que, dans l’affaire Roukia, le procureur s’est montré plus que frileux.

Dans un premier temps, Philippe Faisandier s’est opposé (en vain) à la mise en examen des gendarmes et du policier - et plus encore à leur placement sous contrôle judiciaire. Le 26 juillet, il a en outre refusé au juge Karki sa demande de supplément d’enquête portant, selon la saisine du juge dont Libération a obtenu copie, sur « des faits de trafics de stupéfiants ». Dans sa réponse, le procureur a exigé du juge qu’il extraie du dossier un certain nombre de pièces. Mais Hakim Karki n’est pas du genre à se laisser faire : s’il a transmis les fameuses pièces au procureur, il lui a aussi fait savoir qu’il en gardait copie et qu’elles resteraient cotées. Certaines, dont Libération a pris connaissance, prouvent que les membres du GIR ont bien remis de la drogue en circulation via leurs indicateurs - un sachet d’environ 1,5 gramme de poudre, au mois de décembre.

Mais pour l’heure, soutient Denis Robert-Charrerau, rien ne vient confirmer la thèse d’un trafic organisé par le GIR, et aucun lien ne peut être établi entre cet acte et le décès de Roukia. Selon lui, la mort de la jeune fille par overdose n’est pas encore prouvée (l’autopsie révèle plusieurs traumatismes), pas plus que le fait que la drogue qu’elle a consommée, le 14 janvier, était bien celle qu’un gendarme, Daniel P., a remise début décembre à un de ses « indics », dans une simple enveloppe de papier kraft.


La gendarmerie accusée d’« étouffer » l’affaire Roukia

par Rémi Carayol dans Libération, 17 août 2011

Retrouver cet article sur Liberation.fr

Mayotte. La hiérarchie des forces de l’ordre aurait cherché à freiner l’enquête sur la mort de la jeune Mahoraise visant deux gendarmes et un policier.

« Intrusion inacceptable », « pressions scandaleuses ». Dans l’affaire Roukia, cette lycéenne retrouvée morte le 15 janvier à Mayotte, dont le décès pourrait avoir été causé par la consommation de stupéfiants passés auparavant entre les mains de gendarmes du groupement d’intervention régional (GIR), les avocats s’alarment : « On ne veut surtout pas que l’affaire soit enterrée », explique l’un d’eux. C’est que l’enquête du juge d’instruction Hakim Karki, qui a mis en examen, le 27 juillet, deux gendarmes et un policier pour « transport, cession, usage et détention de stupéfiants » ainsi que, pour deux d’entre eux, « homicide involontaire », est semée d’embûches.

Libération a déjà évoqué les pressions du parquet [1]. Dans une lettre adressée à Nicolas Sarkozy afin d’empêcher le dépaysement du dossier, demandé par la justice, Me Mansour Kamardine, avocat de la famille de Roukia, déplore « la volonté de la gendarmerie d’étouffer l’affaire ».

« Sanction »
A plusieurs reprises, la direction nationale de la gendarmerie a jugé utile d’intervenir. Elle a d’abord muté le principal enquêteur. A la tête de la section de recherches (SR) de Mayotte depuis sa création en 2008, le lieutenant Michel Alise avait donné entière satisfaction. Mais début juin, à sa grande surprise, il s’est vu « proposer » une nouvelle mission à compter du 1er septembre. S’il restera à Mayotte, ce sera en tant qu’OAPJ (officier adjoint de police judiciaire) et non plus à la SR. Une affectation « subite » perçue, chez ses hommes, comme « une sanction », et traduite, au tribunal, comme « une volonté d’enlever son principal atout au juge ».

Le lieutenant Alise, trente ans d’expérience, a fait preuve d’une rare loyauté envers le juge Karki. Chargé d’enquêter sur ses collègues - et de les placer sur écoutes -, il n’en a pas informé sa hiérarchie, conformément à la loi. Il a même tiré un trait sur une amitié de vingt ans avec le capitaine Gérard Gautier, patron du GIR, entendu comme témoin assisté le 27 juillet.

Dans un mail adressé à Hakim Karki le 5 juin, dont Libération a obtenu copie, le commandant de la gendarmerie outre-mer, le général de brigade Jean-Régis Ve chambre, explique que cette « mesure » est liée « aux défauts de compte rendu [du lieutenant Alise, ndlr] et non à sa compétence d’enquêteur ». Dans ce message, déjà évoqué par le Parisien, l’officier juge « prématuré [es] » les convocations que le juge s’apprête à adresser aux gendarmes. Il propose de parcourir les 10 000 km entre Paris et Mamoudzou pour « en parler de vive voix ».

Le lendemain, les convocations sont parties. Nouvelle intrusion du général Ve chambre qui, « surpris », se plaint dans un mail du « caractère destructeur » d’une telle décision et suggère de « remettre à plus tard de telles convocations ».

« Titre de séjour »
Quelques mois plus tôt, le capitaine Gautier avait tenté une autre méthode. Selon un document du dossier, que Libération s’est procuré, le chef du GIR a voulu pénaliser les deux indics, Daniel M. et Saïd A.M., à l’origine du scandale : ce sont eux qui ont révélé avoir récupéré des gendarmes la drogue qui aurait tué Roukia.

Dans un courrier au directeur de cabinet du préfet le 1er mars, le capitaine « propose » que ces deux Comoriens « se voient retirer leur titre de séjour » d’une durée d’un an. La raison ? « Bien qu’ayant rendu de nombreux services à la justice, ils ont commis des infractions et sont actuellement incarcérés. »

La gendarmerie ne fait « aucun commentaire ». Mais pour Me Larifou, avocat de Saïd A.M., il s’agissait d’un moyen de le faire taire. A cette date, les membres du GIR savaient depuis une semaine qu’ils étaient dans l’œil du cyclone.


[1] Si le procureur ne nie pas les informations de « Libération « concernant les pressions du parquet, il ne reconnaît pas avoir « freiné des quatre fers » - comme nous l’écrivions le 9 août - l’ouverture d’une autre enquête visant des policiers, et portant sur des violences exercées au cours d’une garde à vue. Au contraire, assure-t-il, c’est lui-même qui aurait demandé leur incarcération.