Immigration : la politique de la peur

Upanga n°34, 15 décembre 2010
mercredi 15 décembre 2010

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Bimensuel essentiel pour suivre la situation de Mayotte
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Malgré la chasse aux sans-papiers menée tous azimuts, l’Etat sait que le territoire survit aussi grâce à cette population. Malgré tout, la politique de la peur s’accentue.

Chaque année, le record est battu. Après les 13.520 reconduites en 2008, les 19.972 en 2009, le préfet Derache a indiqué que l’objectif de 25.000 serait atteint en 2010, et même dépassé. Depuis l’arrivée d’un certain Nicolas Sarkozy au ministère de l’intérieur, l’État a opté pour cette politique du chiffre, et ne change plus sa ligne de conduite. Il en tire même grande fierté. Devant la population mahoraise, Sarkozy s’est ainsi targué d’avoir - en tant que ministre de l’Intérieur puis de président - équipé le territoire d’un hélicoptère, d’un 3e puis d’un 4e radar, et d’avoir multiplié les effectifs de la police aux frontières par 12 depuis 2002.
Bon an mal an, le pourcentage de personnes se trouvant en situation irrégulière sur le territoire reste pourtant sensiblement le même : entre 35% et 40%. Plus déroutant encore : en 2007, les natifs des Comores représentaient 28,3% de la population résidente de Mayotte, en augmentation de 0,2 point par rapport à 2002. La "chasse aux clandestins" menée tous azimuts n’affiche pas de résultats probants.
Alors pourquoi faire preuve d’un tel entêtement ? C’est que le dessein de l’État doit être plus profond qu’une insensée course contre la montre, visant à expulser les sans-papiers plus vite qu’ils n’arrivent sur le territoire.
Cette stratégie, bien que totalement exacerbée à Mayotte, correspond à une logique menée sur le plan national par Nicolas Sarkozy. Le président UMP, qui a été élu en allant chercher des voix à l’extrême droite, doit conserver cet électorat. « Ce qui se passe à Mayotte a un écho en métropole, comme ce qui se passe en Guyane. Le gouvernement peut dire : “vous voyez, même sur ces territoires éloignés, on gère l’immigration clandestine”. ça plaît à son électorat de la droite dure » estime un militant de la Cimade. Face aux visées électoralistes du président, les enjeux du territoire passent au second plan.

Mayotte utilisé comme laboratoire
Ce simple enjeu électoral ne saurait néanmoins expliquer à lui seul un tel déploiement de force. Des militants associatifs n’hésitent pas à dire que Mayotte sert aussi de laboratoire au pays en matière de lutte contre l’immigration clandestine. C’est le cas de Thibaud, 10 ans de militantisme auprès des sans-papiers, venu spécialement à Mayotte pour découvrir la réalité du terrain. « Quand j’explique le cas de Mayotte aux responsables nationaux, ils n’en reviennent pas » rapporte-t-il. C’est en étudiant les différents projets de lois de gouvernement qu’il en est arrivé à cette théorie du laboratoire. « On retrouve des choses qui jusque-là, étaient des exceptions mahoraises, et qui sont en train d’être introduites dans les lois nationales.Et on sait que les territoires d’outre-mer ont souvent servi de terrains d’expérimentation pour l’État ». Évidemment, vu sa situation, Mayotte est une terre privilégiée pour ce genre de test. Au-delà de la simple lutte contre l’immigration, il voit, plus globalement, l’instauration d’une politique de la peur. Et ça fonctionne. « Dans les villages où il y a beaucoup de sans-papiers, les gens vivent au rythme de la Paf ». Nous avions rencontré, en mars, Ibrahim, sans-papier habitant dans la commune de Mzouazia. Le matin, il se levait à 4 heures, pour sortir de chez lui avant l’arrivée de la gendarmerie et partir se cacher dans la mangrove voisine, en attendant le soir. Pour survivre, il était prêt à faire n’importe quel petit boulot, même s’il était de moins en moins bien payé. S’il restait à Mayotte, c’était uniquement pour que ses enfants puissent aller à l’école. Depuis, un tour de vis supplémentaire a été donné : « les contrôles commencent parfois dès 3 heures du matin » rapporte la présidente de la Cimade.

Les Mahorais également pénalisés
Cette politique ne touche pas uniquement les sans-papiers. C’est toute la population qui doit la subir. « Qu’est-ce qui ressemble plus à un étranger sans papiers qu’un étranger qui a des papiers. Donc combien d’étrangers en situation régulière faut-il arrêter pour arrêter, parfois, un étranger sans papier ? » interroge le sociologue Éric Fassin. A Mayotte, le problème est encore plus probant.
Mis à part éventuellement - et c’est cocasse - les blancs, tous les habitants sont tenus d’avoir, en permanence, leurs papiers d’identité sur eux sous peine de se faire expulser. Dans sa course contre la montre, la préfecture n’a pas le temps nécessaire pour procéder aux vérifications élémentaires. C’est ainsi que des Mahorais, ou des Malgaches, se retrouvent un beau jour à Anjouan. Une chose est certaine : si il était proposé à l’État d’expulser d’un coup d’un seul tous les sans-papiers de l’hexagone ou de Mayotte, il refuserait certainement. C’est toute l’hypocrisie dénoncée par l’anthropologue Emmanuel Terray. « Notre système économique (…) a besoin de l’immigration, fait appel à l’immigration. Et non seulement à l’immigration légale, mais aussi, et peut être surtout, à l’immigration irrégulière ».
Pour expliquer une certaine bienveillance des autorités à l’égard de cette immigration irrégulière qu’elle prétend dans le même temps combattre, il parle du concept de « délocalisation sur place ». « Les grandes entreprises qui, physiquement, ne peuvent pas délocaliser leur activité, trouvent grâce au travail des étrangers en situation irrégulière une main d’œuvre à leur porte qui est pratiquement dans les mêmes conditions que la main d’œuvre du tiers monde que les entreprises délocalisées vont chercher ». L’analyse de Terray trouve un écho particulier à Mayotte. Car cette réalité ne concerne pas seulement les entreprises, mais plus très largement l’ensemble de la population.
Officiellement, l’État n’en veut pas. Aussi le président Sarkozy a-t-il appelé, en janvier, les Mahorais à mettre « fin à une hypocrisie » en ne donnant plus de travail à cette population.
Beaucoup se sont demandé de quel côté se trouvait réellement l’hypocrisie. Pour Ansoir Abdou, il fallait clairement la chercher du côté du président : « Imaginez une coco (grand-mère, ndlr) qui ne gagne rien, qui n’a même pas de retraite. Qui va réparer son toit s’il y a une fuite ? Elle n’aura jamais les moyens de faire appel à une entreprise privée pour le faire ». Ces ouvriers sans papiers servent de palliatif aux moyennes de revenus extrêmement basses et à l’absence d’aides sociales dignes de ce nom sur le territoire. Certains y font donc appel faute de pouvoir faire autrement, d’autres en abusent allègrement. L’État le sait, communique sur les contrôles de papiers effectués sur les chantiers, mais sait aussi que la population n’est pas en mesure de s’en passer. Ni certaines entreprises.

Sans eux, des secteurs entiers s’écrouleraient
Le passage suivant, de Terray, s’applique avec une étonnante exactitude à la situation locale :
« La situation des travailleurs sans papiers en France est parfois même pire que celle de leurs camarades dans leurs pays d’origine. (…) Et tout cela, ce n’est pas du tout un phénomène marginal dû à l’activité de quelques patrons voyous comme le gouvernement voudrait nous le faire croire. (…) Les intéressés interviennent dans toute une série de secteurs extrêmement importants pour l’économie nationale. (…) Quand le gouvernement dit qu’il veut chasser les étrangers en situation irrégulière, c’est pur mensonge,car s’il parvenait à ses fins, toute une série de secteurs essentiels de l’économie française se trouverait dans les plus grandes difficultés. »
Certains secteurs fonctionnent presque exclusivement avec de la population étrangère : l’agriculture, ou la pêche en sont des exemples flagrants. Le secteur du bâtiment utilise aussi cette main d’œuvre. Le quatrième domaine le plus important pour les embauches de personnes en situation irrégulière concerne les employés de maison. « On ne peut pas d’un côté,vouloir de l’emploi pour la jeunesse mahoraise, (…) et de l’autre, tirer avantage de cette immigration irrégulière » avait clamé Sarkozy. Là encore, l’hypocrisie était flagrante : tous ces domaines ont été délaissés par la population locale.
A tel point que la préfecture avait été contrainte, en 2006, de régulariser un grand nombre de pêcheurs, sans quoi le secteur était menacé.
En 2006, l’Iedom estimait ainsi entre 10.000 et 15.000 le nombre d’étrangers employés clandestinement dans l’île. Pour mesurer l’ampleur du phénomène, il convient de mettre ce chiffre en parallèle avec la dernière enquête de l’Insee sur l’emploi. Selon celle-ci, l’île compterait environ 35.600 actifs. Un travailleur sur quatre environ est donc un étranger embauché illégalement.

Une précarité et une instabilité constantes
« On les maintient volontairement dans une situation de précarité, de telle sorte qu’ils n’osent pas réclamer leurs droits » observe Thibaud. Outre les personnes en situation irrégulière, on trouve aussi celles qui ne bénéficient que d’une carte de séjour à renouveler tous les ans. Avec une carte de ce type, il est difficile, voir impossible d’obtenir un CDI. « Le climat de peur vient aussi de l’arbitraire des décisions. On a beaucoup de cas où, pour faire renouveler un droit de séjour, la carte est retirée en échange d’une simple convocation. Celle-ci ne suffit pas, donc, en attendant la nouvelle carte (si elle est accordée) le requérant devient reconductible ».
La pression est telle que les gens n’osent plus aller au tribunal pour défendre leurs droits, à l’hôpital pour se soigner ou même à l’école pour récupérer leurs enfants. « Tout est fait pour les décourager de rester, ou les décourager de revenir ».
Dans le même temps, les associations s’occupant de la défense de leurs droits sont à bout de force. Les cadences infernales les empêchent de mener convenablement leur action. « Je vois les camarades, ils n’ont pas le moral » rapporte un bénévole de l’association. « La préfecture cherche aussi à décourager ces associations ». Le plus inquiétant, c’est qu’elle est en train d’y parvenir.

N.B.