Laissez les partir : l’émigration est la meilleure solution pour les Haïtiens

par Michael A. Clemens, publié par Foreign policy, le 27 janvier 2010 - traduction française de Slate
lundi 15 février 2010

Let Them Leave : Why migration is the best solution for Haiti’s recovery
Foreign policy, 27 / 01 / 2010
by Michael A. Clemens, a research fellow at the Center for Global Development and an affiliated associate professor of public policy at Georgetown University

Traduction en français suivante due à Slate, 15 février 2010


Avant le tremblement de terre, beaucoup d’Haïtiens et leurs familles tiraient déjà profit du travail à l’étranger. Nous étions alors nombreux (et j’en faisais partie) à suggérer de favoriser une plus grande immigration des Haïtiens aux États-Unis pour aider au redressement de l’économie de leur pays.

Il peut sembler curieux que le meilleur remède aux maux d’Haïti se trouve hors de ses frontières, mais c’est aux migrations et aux envois d’argent depuis l’étranger que l’on peut imputer presque toute la réduction de la pauvreté de l’île des dernières décennies. Ceux-ci ont fait bien davantage pour Haïti que n’importe quelle politique de réduction de la misère pendant la même période. On ne peut sérieusement envisager de tentative de diminution de la pauvreté qui ne prendrait en compte cette stratégie-là, la plus fructueuse de toutes à ce jour.

Cette idée s’impose d’elle-même pourvu que l’on prenne une minute pour regarder les chiffres. L’effet de l’émigration sur la pauvreté

Tout d’abord, les Haïtiens ont déjà émigré en masse. Le dernier recensement faisait état d’environ 535.000 Haïtiens résidant sur le sol américain, sur 1 million au total vivant à l’étranger.

La grande majorité des Haïtiens qui ont échappé à la pauvreté l’ont fait en émigrant. Fixez un seuil de pauvreté raisonnable pour Haïti, et vous verrez que la plupart des Haïtiens au-dessus de ce seuil ne vivent plus au pays. Dans une étude que j’ai menée avec Lant Pritchett, de Harvard, nous avons fixé un seuil de pauvreté minimal à 10$ par jour (mesuré en fonction des prix américains). C’est l’indigence totale —un tiers exactement des [30$ par jour que les États-Unis considèrent comme le seuil de « pauvreté ». Or, sur dix Haïtiens au-dessus de ce seuil, huit vivent aux États-Unis.

Ce phénomène illustre l’effet de l’émigration sur la pauvreté. Seuls 1% des habitants d’Haïti vivent avec plus de 10$ par jour, et rien n’indique que la majorité des émigrants haïtiens ne soit issue de la frange la plus aisée de la population, ce qui revient à dire que très peu de ceux qui ont émigré gagneraient autant s’ils avaient été obligés de rester chez eux. Un homme haïtien peu qualifié gagne aux États-Unis au moins six fois ce qu’il gagnerait à Haïti. Et il ne s’agit là que de ceux qui vivent aux États-Unis. Intégrez au calcul les 100.000 Haïtiens environ qui vivent au Canada et en Europe de l’Ouest, dont presque tous gagnent plus de 10$ par jour, et le résultat est encore plus encore plus flagrant : la grande majorité des Haïtiens qui ont échappé à la pauvreté l’ont fait en quittant Haïti, et non grâce à quelque chose qui serait arrivé dans leur pays.

Et les Haïtiens qui n’ont pas émigré ? Un petit nombre d’entre eux se sont extirpés de la misère, mais beaucoup s’en sont sortis grâce aux versements reçus depuis l’étranger. Eux aussi doivent être comptabilisés dans les effets de la migration sur la pauvreté. Dilip Ratha, éminent expert des envois d’argent depuis l’étranger, estime que si toutes les données étaient prises en compte, il se dégagerait que les Haïtiens de l’étranger envoient chaque année entre 1,5 milliard et 1,8 milliard de dollars chez eux, voire davantage. Ce chiffre est bien supérieur à toute l’aide qu’Haïti reçoit de la communauté internationale. La moyenne de la fourchette proposée par Ratha laisse à penser que ces envois constituent plus d’un quart du PIB d’Haïti. C’est une estimation basse, car les envois ont un effet multiplicateur sur le PIB.

Le niveau de vie à Haïti ne s’est pas amélioré depuis trente ans. Il s’est même beaucoup détérioré. Selon la Banque Mondiale, le revenu annuel d’un Haïtien moyen, mesuré en fonction des prix américains, a constamment baissé, passant de 2.400$ en 1980 à environ 1.200$ juste avant le tremblement de terre. Il est sûrement bien plus bas aujourd’hui.

La misère à Haïti serait sans aucun doute plus noire encore sans les envois des Haïtiens de l’étranger. L’économiste Manuel Orozco a montré (PDF) que l’argent envoyé par la famille à l’étranger est dépensé pour subvenir aux besoins de base : nourriture, vêtements, logement et médicaments. Comme, par définition, les versements de l’étranger ne peuvent exister sans émigration, et qu’ils représentent au moins un quart des revenus des habitants d’Haïti, l’émigration a réduit de façon substantielle le niveau de pauvreté de ceux qui sont restés.

Ces chiffres signifient que la plus grande part de la réduction de la pauvreté des Haïtiens, sur l’île ou en dehors, est le résultat de migrations internationales et de versements d’argent depuis l’étranger. L’aide étrangère n’a rien, ou si peu à voir là-dedans. Les chiffres ne permettent aucune autre interprétation raisonnable.

Pourquoi, dans ce cas, considérer l’émigration comme un point de détail lorsque les pays donateurs discutent de la meilleure manière d’aider Haïti à se reconstruire ? Ils devraient commencer par soutenir le phénomène qui a le plus aidé les Haïtiens dans le passé. Les États-Unis ont accepté de ne pas expulser d’Haïtiens pour une période limitée, mais en l’occurrence, pas plus d’un millier d’Haïtiens n’ont été expulsés chaque année au cours de la dernière décennie. La suspension des expulsions ne fera qu’une différence minime dans la manière dont les Haïtiens vivent à l’étranger et envoient de l’argent chez eux. Un visa pour les Haïtiens

Les États-Unis ont un autre moyen à leur disposition pour aider les habitants d’Haïti. Je propose de créer une nouvelle sorte de visa américain pour les Haïtiens et les pauvres du monde entier, un « Golden Door Visa ». Cette démarche reconnaîtrait officiellement que l’un des objectifs implicites des politiques d’immigration est la réduction de la pauvreté mondiale. Ce Golden Door Visa n’impliquerait pas nécessairement une augmentation du nombre d’immigrants. Il s’agirait de réaffecter les visas accordés par les États-Unis en restant au niveau actuel, et d’y inclure des habitants des pays les plus pauvres qui ont le plus besoin de nouvelles opportunités. Ce petit ajustement des politiques d’immigration américaines aurait un impact significatif en améliorant le niveau de vie d’immigrants pauvres et de ceux qui restent chez eux, grâce aux transferts d’argent.

On peut calculer les grandes lignes de ce qu’entraînerait une augmentation des migrations. Imaginons que les États-Unis accueillent 100.000 immigrants haïtiens, ce qui est le chiffre équivalant à cinq années d’immigration en période normale. Tout d’abord, cela aurait pour effet d’augmenter de manière spectaculaire leurs revenus et de les sortir tous de la misère noire. Ensuite, cela augmenterait la taille de la diaspora haïtienne mondiale de 10%. Si les nouveaux migrants envoyaient de l’argent dans les mêmes proportions que leurs prédécesseurs, cela reviendrait à une augmentation des envois de 150 à 180 millions de dollars chaque année vers Haïti (et parce que la situation est bien plus précaire en Haïti aujourd’hui, on peut penser que les nouveaux migrants enverraient davantage que les anciens). Le Guardian rapporte que les États-Unis se sont engagés à verser un total de 167 millions de dollars d’aide. Les envois d’argent par les émigrés haïtiens se reproduisent, eux, chaque année, et contrairement à l’aide internationale, ils atterrissent quasiment en totalité dans les poches des familles dans le besoin.

Naturellement, la migration ne peut constituer la solution à elle seule pour tous les Haïtiens. Il n’existe hélas pas de remède unique pour tous. Les donateurs qui discutent des moyens à employer pour aider Haïti à aller de l’avant devraient le faire avec une grande humilité. Les milliards de dollars d’aide n’ont pour l’instant que très peu réduit la misère. Il vaut bien sûr la peine de poursuivre cette aide et d’autres mesures, comme une plus grande ouverture des marchés américains, mais il est peu probable qu’elles aient des effets notoirement différents dans un avenir proche qu’au cours des deux dernières générations.

La migration, d’un autre côté, a clairement et de façon évidente sorti de nombreux Haïtiens de la misère. Il faut lui accorder une grande place dans le programme d’aide prévu pour Haïti. Ce genre de déclaration en effraie plus d’un, qui pensent que « plus » de Haïtiens signifie « tous » les Haïtiens, et les imaginent envahir littéralement les pays où ils seraient accueillis. Mais le nombre d’Haïtiens émigrant vers les États-Unis est si petit —juste 2 % du total des immigrants du pays— que même une augmentation substantielle serait encore loin de l’invasion.

J’ai abordé ces thèmes dans un blog, la veille même de la tragédie d’Haïti. Comme il est regrettable qu’une telle catastrophe soit nécessaire pour que le problème figure enfin sur l’agenda des dirigeants du monde.

Michael A. Clemens, chercheur au Center for Global Development et enseignant en sciences politiques à l’université de Georgetown