Maux d’exil : "En Guyane, au prétexte de la sécurité"

lundi 30 septembre 2013

Amandine Marchand, Marie-Dominique Pauti (Médecins du Monde) et Pascal Revault (Comede),
En Guyane, au prétexte de la sécurité,
Maux d’exil n° 41 - dossier : droit à la santé des étrangers, état d’alerte, p. 7 et 8., septembre 2013.

Maux d’exil est la revue du Comede à laquelle on peut s’abonner gratuitement
www.comede.org/-Maux-d-exil,153-.

EXTRAIT

En octobre 2012, c’est la saison sèche en Guyane. Sur l’Oyapock, fleuve
frontière entre la France et le Brésil, la bien connue coordinatrice brésilienne des
sages-femmes de la ville éponyme du fleuve échange avec les communautés amérindiennes qui y résident. Les questions de contraception, de préparation à l’accouchement sont évoquées en particulier avec les accoucheuses traditionnelles. Mais sans visa, elle s’approche un peu trop près des rives
françaises. Elle est alors interpellée par la police aux frontières et placée en rétention pendant plusieurs heures à Saint-Georges. Il faudra l’intervention des autorités brésiliennes pour sa libération. Cette violence, au nom d’enjeux de sécurité nationale, se refuse à penser le bassin de vie commun
des populations du fleuve, tout comme la nécessaire adaptation du système de santé qui en découle.

La frontière est aussi interne, puisque des barrages de police permanents ont été érigés entre Saint-Georges et Cayenne d’une part et Saint-Laurent du Maroni et Cayenne de l’autre [1]. Même si un certain nombre de travaux [2] insistent sur le fait que les migrations pour raison de santé en Guyane sont marginales par rapport à d’autres (économiques, familiales...),
les discours et les pratiques préfectorales insistent sur l’attractivité de la Guyane pour des raisons sanitaires, et tendent à limiter l’accès aux soins et à la prévention. Comment dans ce contexte ne pas être en contradiction entre des objectifs de santé et de qualité de vie d’une part et des impératifs de contrôle
de l’immigration de l’autre ? Comment orienter au Centre Hospitalier de Cayenne des personnes sans état civil ou sans titre de séjour dépistées séropositives au VIH, aux hépatites ? Comment faciliter l’évacuation à Cayenne d’une femme enceinte qui y bénéficierait d’un suivi plus adapté ? La
matérialisation de la frontière intérieure, ultime repoussoir de l’étranger, abonde les représentations d’un étranger dangereux, entretient les discriminations et rend les soins plus complexes.

Cette matérialisation s’est aussi exercée les années passées par des pressions de l’administration préfectorale à l’endroit de certains soignants, les enjoignant à
limiter l’accès aux soins, rendant également périlleux l’exercice du métier dans
son cadre déontologique, sans parler ici des questions éthiques. Cette matérialisation enfin, rend la mise en œuvre de plans de santé publique, pourtant décidés par un même gouvernement, peu efficaces.

Ainsi, l’urgence sanitaire devient l’argument ultime qui autoriserait au nom de la
raison humanitaire d’évacuer des personnes sans titre de séjour sur le territoire pour leur permettre de bénéficier de soins, pour mieux les renvoyer une fois les soins terminés. Oubliée l’espérance de vie sans incapacité, pourtant indicateur international de ce qui doit motiver les politiques de santé publique dans leurs luttes contre les inégalités sociales de santé ? Car de quelle
urgence parle-t-on ? De celle qui entraîne le décès dans quelques heures sans intervention médicale ? De celle qui débouchera en l’absence de soins sur des complications avec un handicap ? Ne s’agit-il pas plutôt d’approfondir la prévention et le soin global, notamment sur la base de pistes de coopération avec les pays alentour, donc aussi de recevoir et non de se placer dans la
position assiégée de la gestion du flux des étrangers ?

Lire en PDF la suite de l’article :

  • Une situation critique ?
  • Des initiatives pour réduire les inégalités de santé

Le guide du Comede 2013 est paru !

Comede, Migrants/étrangers en situation précaire, soins et accompagnement, édition 2013

Téléchargeable en PDF : http://www.comede.org/Guide-Comede-2013


[1Précisions (carte et arrêtés préfectoraux) sur ce site

[2Voir à ce sujet [Migrations et soins en Guyane, Anne Jolivet et coll., Unité de recherche Inserm 707, novembre 2009 - version révisée en mars 2011