Mayotte : L’ylang-ylang à l’agonie

Libération, 29 juin 2011 - article de Rémi Carayol
mercredi 29 juin 2011

Article publié par LIBÉRATION n°9370, le mercredi 29 juin 2011

par Rémi CARAYOL
avec des photos de Vincent NGUYEN

Extrait : Chasse aux clandestins

[...] au fil de l’évolution de Mayotte, les tâches agricoles sont devenues trop ingrates et pas assez bien payées pour les Mahorais. Les producteurs ont alors fait appel à la main-d’œuvre clandestine abondante sur l’île : près d’un tiers de ses 200 000 habitants serait en situation irrégulière. Mais, depuis 2005, l’Etat a fait de la traque aux sans-papiers une priorité, expulsant plus de 90 000 personnes au terme de contrôles zélés menés jusque dans les campagnes. Et les clandestins ont à présent peur de travailler à découvert dans les champs. « Avant, on pouvait aller cueillir sans risquer de se faire attraper par la PAF [Police aux frontières, ndlr]. Plus aujourd’hui », raconte Faouzia, une cueilleuse venue clandestinement d’Anjouan à Mayotte dans les années 2000.

Comme elle, une quarantaine de femmes offraient leurs bras pour presque rien - entre 30 et 50 centimes d’euros le kilo de fleurs ramassées, soit pas plus de 15 euros une grosse journée de travail. « Les Mahoraises préfèrent toucher le chômage. Nous, on a besoin de travailler pour manger et s’acheter un peu de savon », expliquait-elle il y a trois ans. Ces derniers temps, Faouzia et ses amies se cachent.

Jean-Paul Guerlain lui-même a fait les frais de cette chasse aux clandestins. Le célèbre parfumeur français qui a déclaré en octobre 2010« je ne sais pas si les nègres ont toujours tellement travaillé » en a fait bosser, pourtant, dans ses vastes plantations. En 1995, il avait acheté plusieurs hectares de la Bambao, une ancienne société coloniale, sur lesquels travaillaient des dizaines de producteurs. Un parfum (Mahora) est né de cette aventure éphémère. En 2002, l’inspection du travail a épinglé le parfumeur qui a aussitôt déménagé sa production, à Anjouan, d’où venaient la plupart de ses cueilleuses clandestines.
« Dans nos rapports officiels, on le dit : la filière ne vivra que par le biais des Anjouanais », indique Ibrahim Moussa, un technicien un rien désabusé de la chambre d’agriculture de Mayotte. « Il y a eu de nombreuses négociations pour régulariser les gens, mais ça n’a jamais abouti. »
Pour sauver l’ylang-ylang mahorais, l’Etat mise plutôt sur la création d’un pôle d’excellence rurale (PER). Sur le papier, tout est parfait. Un seul et même site aura plusieurs missions : accueillir les touristes, offrir un espace aux producteurs pour la distillation et la commercialisation de l’huile essentielle, et développer la recherche pour s’ouvrir aux nouvelles niches telles que l’aromathérapie. « C’est l’avenir de l’ylang-ylang mahorais, estime Isabelle Valade. On ne pourra plus rivaliser avec les Comores et Madagascar sur le plan de la quantité. Il faut viser la qualité. » Coût estimé de l’opération, si elle voit le jour : 3 millions d’euros.

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