Mayotte : grève générale pour l’égalité réelle

Éclairages pour tenter de comprendre les motifs de ce mouvement et les perspectives
jeudi 14 avril 2016

Mayotte. La 101e roue du carrosse
Articles de La Marseillaise, 23 avril 2016
Par Frédéric Dutilleul

  • Questions à Nicolas Roinsart, sociologue

Extraits

> La Marseillaise. Que recouvre cette revendication d’« égalité réelle » ?
Nicolas Roinsard : Mayotte, qui est devenu le 101e département français en 2011, souffre d’inégalités criantes vis-à-vis de la métropole ou des autres territoires d’outre-mer. Et ce, dans tous les domaines. Pour vous donner quelques exemples, le code du travail n’y représente que 25 % de la législation observée dans l’Hexagone et l’on y travaille toujours à 39h par semaine ; les prestations sociales -du RSA aux retraites- sont minorées de 50 à 75% et on relève 18 médecins pour 100 000 habitants, là où sur le continent ce même ratio est de 201. Par ailleurs, le chômage atteint 19% sur l’île contre 10,5% en métropole et l’illettrisme concerne quasiment 50% de la population, alors qu’il touche seulement 3,7% des métropolitains. Les Mahorais demandent donc un alignement du droit local sur le droit national.

> La Marseillaise. C’est une situation peu connue, comment expliquer de si grands écarts ?
Nicolas Roinsard : Cela fait partie du rapport ambigu qu’entretient Paris avec ce territoire. L’idée a toujours été de garder une présence géopolitique et des droits maritimes dans la zone mais de différer dans le temps l’alignement de la société sur le droit commun. Nicolas Sarkozy tablait sur 25 ans, François Hollande l’a ramené à 15 ans. Un état de fait qu’avait très bien résumé en son temps Aimé Césaire au sujet des quatre autres Dom : « des départements à part et non à part entière ». Ce qui transparaît d’ailleurs dans les différentes appellations officielles de Mayotte qui se sont succédé au fil des décennies. Quand le processus de départementalisation de Mayotte a commencé, il y a 5 ans, le gouvernement a avancé ne pas vouloir déstabiliser l’économie locale, avec en filigrane, le spectre d’une démobilisation au travail car le chômage et la sous- qualification étaient importants. Mais d’une manière générale, cela participe d’une logique d’économie des dépenses de l’État, sur fond de paternalisme post-colonial qui est encore très présent à Mayotte.

> La Marseillaise. Un accord a finalement été signé le 15 avril entre l’intersyndicale et la ministre des outre-mer, George Pau-Langevin. Est-ce qu’il suffira à calmer la crise ?
Nicolas Roinsard. Non, pas du tout. Les Mahorais, français de choix et qui attendaient énormément de la départementalisation, se sont toujours sentis comme des « sous-citoyens », face aux tergiversations gouvernementales. Aujourd’hui ce sentiment semble être à son paroxysme. Or, cet accord prévoit que le code du travail s’applique en 2018 et programme une revalorisation des salaires des fonctionnaires. Le reste est renvoyé à des négociations ultérieures. C’est un premier pas mais on est loin de « l’égalité réelle ». Surtout, les négociations n’ont porté que sur les questions d’ordre syndical. Rien n’a émergé concernant la situation de la jeunesse. D’ailleurs la grève, ne s’est pas éteinte, elle est suspendue.

> La Marseillaise. Justement, les violences qui ont éclaté durant la contestation ne traduisent-elles pas une crise plus profonde liée à cette jeunesse ?
Nicolas Roinsard. Effectivement. Ce à quoi on assiste n’est pas un « simple » mouvement qui dégénère en fin de manifestation mais un véritablement phénomène de violence qui ressort à l’occasion de cette contestation. Et lorsque l’on regarde les chiffres de la délinquance, les jeunes en sont effectivement pour les trois- quarts les auteurs. Ce qui pose problème car Mayotte repose sur une société portée par sa jeunesse. Et là encore, le rôle de l’État est prédominant. Il y a un paradoxe particulièrement éclairant pour comprendre la situation : la jeunesse est sur-représentée dans la société -avec 50% de moins de 17 ans- alors qu’elle est sous-représentée dans les politiques publiques, tout simplement inexistantes. La seule chose qui lui est dédiée, c’est l’école, or pour beaucoup elle s’arrête à 16 ans, reste peu investie et est totalement débordée. A côté, il n’y a aucune politique de la jeunesse et là aussi, si l’on compare avec la métropole, on note une mission locale disposant en moyenne d’un conseiller pour 600 jeunes, là où en métropole, il y en a un pour 130. Idem pour les MJC,etc. Résultat, un habitant sur trois de plus de 15 ans n’a jamais été scolarisé et c’est encore le cas d’un moins de trente ans sur cinq ! Quant au chômage, dans cette classe d’âge, il atteint 60%. Comme partout le terreau de la violence urbaine c’est cette violence sociale.

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Mayotte se révolte pour « l’égalité réelle »Mayotte se révolte pour « l’égalité réelle »
Article de Médiapart, 14 avril 2016
par Julien Sartre

Cela fait quinze jours que Mayotte et ses 230 000 habitants vivent au rythme des barrages routiers, des manifestations et plus récemment des violences urbaines. La grève générale a débuté le 30 mars, cinq ans jour pour jour après la départementalisation de cette île française de l’archipel des Comores.
Mercredi 13 avril, le conflit social a pris une tournure plus violente et les médias locaux ont rapporté des dégradations de véhicules et des affrontements entre des jeunes et la police. Ce jeudi 14 avril, la mobilisation syndicale continue et des barrages routiers empêchent encore la circulation, notamment dans le sud de l’île. Dans la rue depuis deux semaines, l’intersyndicale dit vouloir « éviter les amalgames » avec les violences et le vandalisme nocturnes. Elle appelle au calme, tandis que la ministre de l’outre-mer a annoncé la venue de renforts policiers de La Réunion, ainsi que la tenue de discussions entre les représentants syndicaux et plusieurs cabinets ministériels le vendredi 15 avril, à Paris.
Dans la capitale, il est un secrétariat d’État dont les syndicalistes attendent beaucoup : celui d’Ericka Bareigts, fraîchement nommée à « l’égalité réelle ». L’« égalité réelle » de ce territoire d’outre-mer avec la métropole, les manifestants la réclament et ont même décliné les mesures qui, selon eux, permettraient aux Mahorais de l’obtenir.
Ils demandent par exemple l’alignement des aides sociales sur la métropole, l’application intégrale du Code du travail à Mayotte ou encore la même indexation de salaire pour les fonctionnaires qu’à La Réunion (les agents de l’État basés dans l’outre-mer perçoivent une majoration de leur salaire pour cause de vie chère, aussi appelée sur-rémunération).
Les manifestants mahorais et les syndicats qui les encadrent estiment seulement réclamer ce que le président de la République François Hollande leur a promis. En déplacement en Guadeloupe, le 10 mai 2015, le chef de l’État accédait ainsi à une demande d’un collectif d’associations ultramarine (le Conseil représentatif des Français de l’outre-mer, Crefom) et chargeait un député de « travailler sur une grande loi à l’égalité réelle ».
Égalité « réelle » parce qu’en 1946, la départementalisation des « vieilles colonies » qu’étaient la Guadeloupe, la Martinique et La Réunion leur avait permis d’atteindre « l’égalité institutionnelle », puis « l’égalité sociale ». Le temps était désormais venu, « dans un délai raisonnable, sans doute plusieurs années », des mots mêmes de François Hollande, de rattraper définitivement le retard de développement des Dom sur l’Hexagone.
Passé inaperçu en métropole, ce message a été très bien reçu dans l’outre-mer et en particulier à Mayotte où le chômage, l’illettrisme et le délabrement des infrastructures publiques sont encore plus problématiques que dans le reste des îles. Alors que les effets de la départementalisation de 2011 tardent à se faire sentir, cet engagement présidentiel a suscité une vague d’espoir. Un espoir douché aussitôt par une réalité quotidienne difficile. «  Depuis peu, les Mahorais payent pour la première fois des impôts, cela les déconcerte, détaille Sophie Blanchy, anthropologue au CNRS, spécialiste de l’archipel des Comores. La délinquance est également très prégnante : les mineurs isolés venus des îles voisines sont nombreux mais les jeunes Mahorais sont également désœuvrés. Il n’y a plus de Maison de la jeunesse et de la culture (MJC) en état et aucune infrastructure sportive qui ne soit délabrée. Ce désintérêt de la collectivité pour la jeunesse mahoraise – qui n’a par ailleurs aucune perspective d’emploi (le taux de chômage des jeunes y frôle les 60%) – explique en partie que des jeunes soient impliqués dans la délinquance qui a émaillé certaines manifestations. »
Espoirs déçus et désespérance sociale : tous les ingrédients étaient réunis pour une explosion comme celle que connaît actuellement Mayotte. Les manifestants ont-ils toutefois une perspective avec « l’égalité réelle » qu’ils réclament avec tant de vigueur ? Rien n’est moins sûr.

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Grève générale et émeutes urbaines : comprendre la situation à Mayotte
Les décodeurs, Le Monde, 14 avril 2016
par Anne-Aël Durand

Barrages routiers, arbres arrachés, jets de pierres et voitures endommagées : la pression monte à Mayotte, où une grève générale paralyse l’activité économique depuis deux semaines, et se double depuis lundi 11 avril de violences entre bandes de jeunes à Mamoudzou, chef-lieu du département. Deux mouvements qui expriment de manière différente l’exaspération des deux cent vingt mille Mahorais.

  • 1. Deux semaines de grève générale
    [...]
  • 2. Une revendication, l’« égalité réelle »

Le mouvement réclame l’« égalité réelle » entre Mayotte et la métropole. L’île a choisi en 1976 de rester française, alors que le reste des Comores accédait à l’indépendance, et est officiellement devenue le 101e département français en mars 2011. Toutefois, elle ne jouit pas encore totalement des mêmes droits que les autres territoires français dans plusieurs domaines.
Le code du travail. Aujourd’hui, le code du travail qui s’applique à Mayotte n’intègre qu’environ 25 % de la législation métropolitaine. Les textes doivent être harmonisés progressivement jusqu’en 2017, comme le détaille Legifrance. Ainsi, la durée hebdomadaire du travail à Mayotte est toujours de trente-neuf heures (contre trente-cinq heures dans l’Hexagone), et le recours à l’intérim n’y est pas possible.
Les prestations sociales. Les allocations familiales, logement ou retraite ne sont pas calculées de la même façon qu’en France métropolitaine et ont des montants bien inférieurs, même si elles sont revalorisées progressivement. Ainsi, le RSA socle que reçoivent les Mahorais ne représente que 50 % du montant versé dans l’Hexagone (268,08 euros par mois contre 524,68 euros dans l’Hexagone), et il n’était que de 25 % en 2012.
Les infrastructures publiques. Un rapport du député Victorin Lurel sur l’égalité en outre-mer pointe le manque de routes, de production d’énergie ou d’établissements sanitaires et scolaires. Les grévistes réclament d’urgence la construction d’écoles, ainsi que des mesures contre l’insécurité. Ils sont les premiers à dénoncer les dérapages violents qui se sont produits depuis lundi.

  • 3. Des violences urbaines à Mamoudzou
  • 4. Pauvreté, illettrisme, immigration clandestine : de nombreux défis
  • 5. Des réponses attendues à Paris

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Désinformation et isolement
Mayotte. 13 jours de grève générale dans un silence médiatique assourdissant
Article de Révolution permanente, 11 avril 2016
par Léo Serge

Extrait :
Les habitants « d’Outre-Mer » ont l’habitude du mépris colonial des médias hexagonaux. Mais dans le cas de la grève générale mahoraise, en plein mouvement contre la Loi Travail, ce silence est évidemment très politique.

Depuis treize jours les syndicats et travailleurs de Mayotte, ce département français depuis janvier 2011 situé dans l’Océan Indien dans l’archipel des Comores sont en grève générale illimitée. Les grévistes et les manifestants veulent… l’application de la loi, tout simplement ! Car si Mayotte est un département français, elle a le droit à un régime d’exception défavorable.
C’est la raison pour laquelle les travailleurs réclament, notamment, l’application immédiate et intégrale à Mayotte du Code du Travail de droit commun, l’application immédiate à Mayotte des Conventions collectives nationales de branches ayant cours en France métropolitaine, l’alignement immédiat des pensions minimum au même niveau que la métropole, le reclassement avec reconstitution de carrière reprenant en compte la totalité de l’ancienneté de services des agents concernés par les intégrations dans les fonctions publiques ainsi que l’alignement au niveau de la métropole de toutes les prestations sociales.

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