Mouvement contre la vie chère à Mayotte

L’actualité suivie par Malango actualité ; un article de Rémi Carayol dans Libération (10 octobre)
lundi 10 octobre 2011

Pour un suivi quotidien de cette mobilisation et de ses conséquences consulter, en ligne, le journal mahorais Malango - actualité : http://www.malango-actualite.fr

Quelques uns de ces articles en PDF :

  • 28 septembre 2011 - Des affrontements qui vont crescendo
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  • 6 octobre 2011 - Quelques réactions au mouvement contre la vie chère
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  • 9 octobre 2011 - Malmené par la gendarmerie, Ibrahim Aboubacar exige le départ du préfet - une délégation de trente élus municipaux rejoint le mouvement
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A Mayotte, une révolte au goût d’outre-mer

Libération, lundi 10 octobre 2011

Par RÉMI CARAYOL MAYOTTE, correspondance

Le nouveau département français est paralysé depuis près de deux semaines par une grève générale qui rappelle l’insurrection antillaise de 2009.

Journée de répit samedi à Mayotte. Entre deux rounds de négociations, et avant que des centaines de manifestants n’exigent, en fin de matinée leur fermeture, les stations essence et quelques supermarchés ont pris le risque d’ouvrir leurs pompes et rideaux de fer. Des portes souvent bien gardées. Mais contrairement aux jours précédents, il n’y a pas eu de tentative de pillage. Les magasins mais surtout les stations service ont été pris d’assaut par des clients en manque de tout. « Cela fait une semaine que nous ne pouvons plus faire nos courses. Alors là, on fait le plein », expliquait samedi Claire, une enseignante. Mais la parenthèse aura été courte.

Ville morte
Ce matin, l’île, qui est devenue en mars le 101e département français, entame son treizième jour de grève générale « contre la vie chère ». Une véritable insurrection rapidement baptisée « la révolte des mabawas », du nom de ces ailes de poulet grasses et sans chair importées d’Amérique du Sud, dont sont friands les Mahorais, mais dont le prix a considérablement augmenté ces derniers temps. Mayotte vit depuis au rythme des heurts entre les manifestants, dont des bandes de jeunes qui « n’ont rien à voir avec les revendications », selon le préfet Thomas Degos, et les forces de l’ordre, qui ont obtenu des renforts en fin de semaine. Le chef-lieu, Mamoudzou, est devenu ville morte : les commerçants ont baissé le rideau et les administrations fonctionnent au ralenti. En brousse, les déplacements sont quasi impossibles : des barrages de pneus, de troncs d’arbres et de carcasses de voitures ont été érigés dans de nombreux villages par des jeunes âgés de 10 à 18 ans tout au plus, qui profitent des vacances scolaires pour exprimer leur colère.

Samedi matin, un garçon de 9 ans a été atteint au visage par un tir de flash-ball à Longoni. La veille, un autre jeune avait été renversé par un chauffeur de taxi qui tentait de forcer un barrage. Tout le monde en convient : cela devait finir par arriver. « On avait fait croire aux gens que la départementalisation allait tout changer, qu’on recevrait de l’argent sans travailler. Mais c’est le contraire qui se passe. Aujourd’hui, les gens ont peur pour leur avenir. Ils ne lâcheront rien. C’est pour ça qu’on n’arrive pas à trouver un accord », explique Saïd Omar Oili, l’ancien président du conseil général (centre gauche). Les trois principales centrales syndicales de l’île et plusieurs associations de consommateurs, soutenues par une grande majorité de la population, y compris les élus, revendiquent une baisse des prix des produits de première nécessité : riz, ailes de poulet, huile, sardines, gaz, sable… Un accord avait été trouvé vendredi, après vingt-deux heures de négociations ininterrompues, mais la centaine de manifestants qui attendaient dehors l’a rejeté dès qu’il leur a été divulgué. « On nous prend pour des cons, maugréé Aïcha, une manifestante. Depuis des années, la grande distribution se fait de l’argent sur notre dos. Ces derniers temps, les prix ont considérablement augmenté, sans raison. On ne peut plus vivre ! »

RSA.
Depuis une quinzaine d’années, Mayotte subit des mutations socio-économiques fondamentales et parfois destructrices. En sept ans, le salaire minimum a doublé - il représente aujourd’hui 80% du Smic métropolitain. Les besoins ont été décuplés. Mais seules 30 000 personnes travaillent, pour une population de 200 000 habitants. « On a intégré la société de consommation à vitesse grand V, sans être préparés », explique Mlaïli Condro, un enseignant. « Avec la départementalisation, on a cassé le lien de solidarité qui permettait aux plus démunis de s’en sortir », ajoute Saïd Omar Oili. « Et on attend toujours que la solidarité nationale entre en vigueur. » Seuls 4 revenus sociaux ont été mis en place ces dernières années (sur 22). Les retraités vivent avec un maximum de 300 euros. L’indemnisation des chômeurs est quasi inexistante. Et le Revenu de solidarité active (RSA), annoncé pour le 1er janvier, ne représentera que 25% du niveau métropolitain. L’Etat rétorque, en écho au patronat, que des changements trop rapides déséquilibreraient un secteur privé embryonnaire.

La ministre de l’Outre-Mer, Marie-Luce Penchard, l’a rappelé, jeudi, dans une intervention télévisée. « Il faut avoir le souci d’améliorer le pouvoir d’achat, mais pas de fragiliser le tissu économique de Mayotte qui ne fait que démarrer », a-t-elle averti, avant de dresser un parallèle avec le mouvement social qui avait frappé les Antilles en 2009 : « Au bout du compte, il y a eu 3 000 emplois supprimés en Guadeloupe. Je ne le souhaite pas pour Mayotte. » Le combat des Antillais, c’est justement l’exemple que les Mahorais veulent suivre. « Là-bas, ils n’ont rien lâché. Ils ont utilisé tous les moyens pour l’emporter, y compris les barrages. Nous ferons pareil », explique un représentant syndical.