Outre-mer : la politique carcérale à bout de souffle

dimanche 21 juin 2015

Article publié en ligne par Guyaweb le 19 juin 2015

par Marion Briswalter

« Les prisons d’outre-mer sont au bord de l’explosion » s’alarme l’Observatoire international des prisons. Les deux révoltes survenues mardi et jeudi au centre-pénitentiaire de Rémire donnent un écho inquiétant aux mouvements d’indignation de détenus en Nouvelle-Calédonie, en Polynésie et en Martinique. Même si Christiane Taubira a impulsé une politique plus digne, il faudrait selon l’Observatoire « faire glisser les budgets » consacrés à « l’immobilier carcéral » et « à la sécurité » vers les alternatives à l’enfermement et les aménagements de peine, malingres en Guyane.

Les deux mouvements de révolte intervenus consécutivement mardi et jeudi à la prison de Rémire-Montjoly (Guyaweb du 16/05, du 17/05 et du 18/05) pour réclamer l’amélioration des conditions d’incarcération sont suivis avec attention par l’observatoire international des prisons (OIP). L’observatoire est « régulièrement sollicité depuis 2012 » (Guyaweb du 16/07/12) par les détenus de Rémire-Montjoly « pour des recours au tribunal administratif » commente à Guyaweb François Bès, coordinateur Outre-mer à l’OIP.

Il fut destinataire d’un courrier signé des « détenus du centre pénitentiaire de Guyane », publié depuis hier dans la presse. Dans ce courrier, les signataires, placés en maison d’arrêt dans l’attente de leur jugement en première instance ou devant la cour d’appel, expliquent que « le temps d’attente pour notre jugement peut s’avérer être très long, surtout dans de telles conditions, ce qui explique les nombreuses bagarres et tentatives de suicide dues au manque d’activités et d’occupations en cellule ».

« Les fouilles (…) l’humiliation », l’alimentation en « quantité insuffisante », les « intoxications alimentaires », l’absence de « parloir conjugal » sont citées comme des atteintes portées au quotidien à la « dignité » et à la « santé ». Certains de ces reproches convergent avec ceux énoncés tour à tour, lors de conflits sociaux menés régulièrement par les deux syndicats du personnel pénitentiaire, Ufap et Fo. Notamment les réductions des « activités », les restrictions récentes portant sur « les cantines » et les « produits d’hygiène », la « surpopulation ». Les sous-effectifs en personnel « usent » les agents, estimait dernièrement l’Ufap, ce qui engendre de fait une atmosphère tendue dans le centre.

« Nous ne sommes pas des bêtes » (les détenus)

« Nous ne sommes pas des bêtes, nous sommes des êtres humains, le temps est tellement long quand on nous force à vivre avec notre souffrance » indique le courrier des « détenus ». Lesquels réclament du travail mais aussi l’installation de « consoles vidéo » (sic).

« On est en train de faire un point. Depuis le début de l’année on a reçu cinq ou six demandes de recours au tribunal administratif [par des détenus de Guyane]. Elles sont en cours de traitement chez les avocats, mais c’est compliqué de trouver des avocats qui souhaitent le faire » expose le coordinateur Outre-mer à l’OIP. Ces recours devant la justice sont habituels en Guyane, « parce qu’ils entendent parler que régulièrement la France est condamnée dans d’autres prisons ».

L’Observatoire est globalement inquiet sur l’état des centres pénitentiaires à l’échelle nationale. Mais pour « les outre-mer », il considère – et l’a formulé à plusieurs reprises – que les « conditions de détention sont encore plus dégradées ». François Bès en veut pour preuve « l’expression d’un ras-le-bol qui s’exprimait aussi à Nouméa il y a trois semaines. En Polynésie la semaine dernière, et qui est surtout lié au fait de l’absence de réponses. On ne leur répond pas donc il faut passer à un stade supérieur (…) C’est cette attitude d’absence de réponses qui rend les gens dingues. On vous envoie balader quand vous posez une question. Toute demande doit être faite par écrit en prison. Vous faites 1, 10, 20 courriers et vous n’avez pas de réponse. Cette impression qu’ils n’existent même pas, rend dingue ».

« Les annonces vont dans le bon sens mais elles ne sont pas suivies des faits » (OIP)

En septembre 2014, alors en déplacement en Guyane, Christiane Taubira la garde des Sceaux, attaquée sur les défaillances du système carcéral en Guyane et aux Antilles avait défendu sa politique (Guyaweb du 10/09/14). Elle estimait « avoir trouvé en mai 2012, un parc pénitentiaire très dégradé, particulièrement dans les outre-mer, la précédente majorité n’ayant consacré à la rénovation que 95 millions d’euros en cinq ans, alors qu’un plan massif et urgent était nécessaire ».

Pour « le triennal 2013-2015, près 250 M€ ont été consacrés aux projets de Rémire-Montjoly, Majicavo, Ducos, Nouméa et Papéari. Par ailleurs, 33 millions d’euros sont alloués par le gouvernement pour renforcer la sécurité dans les établissements pénitentiaires (…) 1,076 millions d’euros ont été consacrés au plan de sécurité Outre-Mer qui concerne Baie-Mahault, Rémire-Montjoly et Ducos » exprimait-elle.

« Il y a eu des annonces, des circulaires de politique pénale. Il y a des bonnes choses, maintenant on attend tous que des moyens soient débloqués sur le fond du problème : l’alternative à l’incarcération. Dans les Outre-mer, en Guyane, il y a de gros manques de moyens pour l’alternative à l’incarcération et pour l’aménagement de peines » résume l’OIP.

« Il y a beaucoup de souffrance » nous expliquait l’adjointe au chef de détention en 2012, lors du déplacement officiel de l’ex garde des Sceaux, Michel Mercier. « [Les prisonniers] sont aigris car il n’y a pas de travail pour eux dans la prison. Les entreprises ne les emploient pas car à l’extérieur il n’y a déjà pas de travail … ». En février 2013, lors de l’inauguration de l’extension du centre pénitentiaire par soixante-seize cellules – extension décidée sous le précédent mandat – Christiane Taubira avait appelé les « opérateurs, les collectivités » à aider les anciens détenus à se réinsérer professionnellement, en complément des dispositifs gouvernementaux (Guyaweb du 26/02/13).

Un coût de pinceau pour cacher le malaise

Les seules concrétisations « qu’on a vues, c’est la construction d’une prison en Polynésie, l’agrandissement à Ducos [Martinique]. On est sur l’immobilier et beaucoup d’argent est mis sur la sécurité, les moyens de sécurité, les armes, les miradors » regrette François Bès.

Cette feuille de route que suit actuellement le ministère concrétise la réforme pénale (ex loi de prévention de la récidive et l’individualisation des peines) de Christiane Taubira. Une réforme adoptée il y a quasiment un an et qui fut amputée de propositions ministérielles en rupture avec l’ère Sarkozy sous les critiques nourries de Manuel Valls, alors ministre de l’intérieur (Guyaweb du 21/08/13), de partis d’opposition et de citoyens hostiles à une politique carcérale moins répressive.

Aujourd’hui selon l’OIP, les trois maisons d’arrêt de Rémire sont surpeuplées « avec 422 détenus pour 310 places ». La lutte contre la « surpopulation et les tensions passer[a] par les alternatives à l’incarcération et les aménagements de peines. C’est ça qui permet aux gens qu’ils retournent moins en prison, sinon en sortie de fin de peine on retrouve la même galère, le même milieu, et on repart dans la délinquance. En plus ces mesures d’accompagnement on sait que ça coûte moins cher ».