Peut-on se passer de principes dans les luttes sociales ?

Jacky Dahomay, juin 2009
lundi 1er juin 2009

Peut-on se passer de principes dans les luttes sociales ?

Jacky Dahomay, juin 2009

Publication sur la toile

Je dédie cette modeste réflexion à Josy Saint-Martin, à mes sœurs Lita et Rita, toutes trois enseignantes à la retraite et à tous ces enseignants que j’ai croisés dans ma longue carrière et qui m’ont toujours donné l’exemple d’une exigence éthique dans leur métier d’enseignant.

S’il y a une chose qui donne à penser voire inquiète constamment, c’est la perte de principes dans certaines luttes syndicales. Il y a longtemps que certains parmi nous dénonçons ce que nous appelions des « dérives syndicales ». C’est comme si notre société connaissait une sorte d’anomie ou de perte de valeurs qui se manifesterait aussi dans les méthodes de luttes sociales. Force est de constater aujourd’hui, même après le grand mouvement social de ces derniers mois, la persistance de ces dérives qu’on se demande aujourd’hui s’il s’agit d’une ligne suivie ou de simples dérives qui affectent surtout gravement le domaine public dont celui de l’éducation.

Donnons quelques exemples. Des grévistes ont souillé, à Sainte-Anne, une école primaire en versant de l’huile de vidange dans les salles et sur les bancs devant accueillir des enfants. Quel que soit ce que l’on puisse penser de la légitimité de leurs revendications, la chose est absolument inadmissible. Ce fait n’est pas nouveau. Les mêmes actes avaient déjà été produits dans une école maternelle du Nord Basse-Terre et à la médiathèque du Gosier. A ma connaissance, aucun syndicat enseignant n’a condamné publiquement de tels agissements. En outre, des dirigeants syndicaux bien connus se sont rendus à la Maison départementale de l’enfance (autre lieu d’éducation) et, trouvant sans doute les militants syndicaux de base trop mous dans le conflit qui les oppose au Directeur de l’établissement, se sont permis de crever les quatre roues de l’automobile de ce dernier.

Autre chose : vers la fin de la grande grève que nous avons connue, un dirigeant syndicaliste enseignant du SPEG, René Beauchamp, a traité dans un article un proviseur de « chabin à grosse tête et à gros ventre » utilisant la référence au phénotype comme mode d’argumentation. Un enseignant ne peut pas faire cela publiquement. C’est comme si, au-delà de nos divergences, tout un monde de valeurs s’écroulait car il n’y que Le Pen en France à utiliser ce genre d’argument.

Enfin des militants n’ont aucun scrupule à abattre des arbres centenaires lors de certaines manifestations. On peut espérer que la majorité des membres des syndicats condamnent de telles manières de faire. Mais la critique n’advient pas à la clarté du jour. On est tout de même loin de l’époque où on affirmait que l’intérêt de l’école passait avant la défense des intérêts catégoriels des enseignants.

Toujours est-il qu’aujourd’hui, on ne peut que constater avec grande inquiétude la persistance de pratiques douteuses à l’intérieur des syndicats même s’ils ne sont pas le fait de la majorité des membres. Que se passe-t-il donc dans notre pays ? N’est-ce pas le signe qu’il y a urgence à refonder la chose publique dans notre société ?

Sans doute cela mériterait-il une profonde analyse. Mais en attendant, il n’y aucune incertitude à qualifier ce genre de pratiques. C’est du syndicalisme voyou, purement et simplement ! Il est toujours pénible pour un ancien syndicaliste comme moi de critiquer ouvertement de telles pratiques car il est de coutume de ne pas dénoncer les dérives syndicales. « Si vous le faites, vous faites le jeu des patrons » vous dit-on. Mais si vous ne dîtes rien, vous cautionner en quelque sorte.

Des Guadeloupéens qui se veulent responsables doivent rompre le cercle de ce chantage au risque de se faire traiter de tous les noms d’oiseaux (ou de chiens). Il en va de l’intérêt supérieur de notre pays. Car tout se passe comme si notre île était profondément affectée par l’hyper-individualisme, la surconsommation et la perte de repères qui caractérisent bien des sociétés avec la montée en puissance du capitalisme dans son stade ultime qui est la mondialisation. Je parle bien sûr de la mondialisation capitaliste car une autre mondialisation peut être pensée comme le tentent Edouard Glissant dans sa poétique ou d’autres altermondialistes.

Tout se passe comme si des syndiqués s’unissaient uniquement pour la défense d’intérêts particuliers ou immédiats (ce qui est légitime) mais en oubliant d’articuler leurs revendications particulières à l’intérêt général ce qui peut être une source de dérives graves car nous ne devons jamais oublier des biens de plus haute nécessité.

En ce sens, une visée du bien commun ou de l’intérêt général devrait toujours guider nos pratiques syndicales et politiques à l’inverse des forces réactionnaires, surtout néolibérales, qui elles ne sont guidées que par des intérêts particuliers et qui visent à nous faire croire que la logique des intérêts économiques est la poursuite du bien commun.

Le capitalisme actuel, dans sa version mondialisée, est la généralisation extrême des intérêts particuliers au détriment de toute la planète c’est-à-dire de l’humanité. C’est cela qui fait la différence entre leur morale et la nôtre. En conséquence, si notre praxis ne se référait plus à aucun principe moral transcendant, pourrait-elle encore se prétendre libératrice ? Quand des luttes sociales ont du mal à s’articuler à un projet politique cohérent et libérateur, on assiste au développement du syndicalisme voyou, à une sorte de nihilisme destructeur qui envahit certaines catégories de travailleurs, ceux que Marx qualifiait de « prolétariat encanaillé ». On sait, aux dires de Marx lui-même, que cela a conduit au pouvoir des forces politiques les plus réactionnaires.

On peut espérer cependant que les syndicats ne soient pas pourris et qu’ils sauront se débarrasser sans aucune ambiguïté de ces pratiques de voyous qui peuvent gangrener leurs organisations. Car, réfléchissons : quand des enfants, qui ne sont pas responsables du monde dans lequel les ont placés leurs parents, assistent à une telle violence qui, quelque part leur est aussi adressée, comment voulez-vous qu’ils aient confiance dans le monde des adultes, dans le monde à venir aussi, et qu’ils ne soient pas aspirés dans le cycle d’une culture de la violence ? Si on aime son pays, on ne peut vouloir cela.

Et puisque que nous ne sommes que de pauvres voyageurs en ce monde, il faut bien que quelque chose en nous, sous le ciel étoilé quoique muet, vaille plus que nos simples existences individuelles. Ainsi, on peut admettre tout de même qu’il existe bien des valeurs transcendantes sans lesquelles l’humanité ne serait pas l’humanité car nous savons que l’inhumain est un propre de l’homme. Ce pourquoi toute action humaine, fût-elle syndicale ou politique, devrait toujours respecter certains principes. Mais une telle affirmation n’est-elle pas du pur moralisme ? Peut-on faire des omelettes sans casser des œufs ?

C’est ainsi qu’on me reproche souvent mon « moralisme républicain », lequel serait tout à fait déplacé voir ridicule sous les Tropiques. Il y a là une double critique : celle qui porte sur le moralisme, l’autre qui concerne le républicanisme. Précisons toutefois que je ne me réfère ici qu’à une morale publique et non à une morale personnelle car dans ce dernier cas il y a bien un pluralisme des valeurs, tout le monde n’ayant pas les mêmes références religieuses ou philosophiques. Je doute qu’il puisse y avoir accord quant aux visions morales du monde fondées sur des croyances particulières. Je ne parle donc que de morale publique c’est-à-dire d’un ensemble de valeurs ou de principes généraux pouvant régir la vie collective. Et nous en avons grand besoin dans la Guadeloupe d’aujourd’hui. Quant à mon républicanisme, il serait erroné de le réduire au républicanisme français lequel s’est toujours associé à un certain nationalisme ayant le plus souvent justifié le colonialisme. La philosophie républicaine (qui fut toujours minoritaire dans l’hexagone) est en crise de nos jours et son renouvellement se fait maintenant ailleurs qu’en France. Il est clair que l’école républicaine de Jules Ferry n’a pas toujours maintenu sa visée universaliste, qu’elle s’est associée au nationalisme français et qu’elle a fait l’éloge de la colonisation. Mais au lieu de répéter inlassablement depuis trente ans que « Lékol a yo pa bon pou nou, fo nou lité pou nou changéy », commençons tout d’abord à en faire le bilan afin d’en retenir les principes essentiels devant fonder toute école digne de ce nom. Car si nous respectons l’école et nos enfants, l’école n’est jamais simplement celle des enfants ni des parents. Elle fait de l’enfant un élève précisément pour l’élever. Car elle vise plus haut. Le bien commun ou public précisément. De tels principes –du moins est-ce mon humble avis de vieil enseignant- ne devraient jamais abandonner les personnels de l’éducation, quels qu’ils soient, même dans leurs luttes revendicatives. Est-ce là un moralisme désuet ?

Il est vrai cependant qu’on peut se demander si les notions de bien commun ou d’intérêt général ne sont pas le plus souvent hypocrites. L’idéologie républicaine du bien commun aurait toujours masqué les intérêts de classe ce qui témoigne du vrai sens de l’idéologie bourgeoise, de sa domination culturelle qui permet la reproduction de la logique de la domination du capitalisme. Marx aurait donc eu raison de la dénoncer et d’inscrire la société civile dans l’infrastructure économique et sociale. La société civile pour lui n’étant rien d’autre que le lieu de la lutte de classes. Si tel était le cas, seuls le prolétariat et les classes qui lui sont naturellement alliées seraient porteuses de l’intérêt général, en soi, intrinsèquement. Dans l’optique nationaliste au contraire, le bien commun n’a aucune visée universaliste comme chez Marx et, le peuple ne pouvant pas être pensé dans une pluralité de valeurs, est essentiellement un. En conséquence, dans sa supposée unité culturelle, il porte déjà en lui-même des valeurs transcendantes pouvant définir le bien commun. La finalité essentielle de l’école est, comme l’énonçait cet édifiant mot d’ordre de l’ancien SGEG, d’apprendre à l’enfant à « penser et agir en Guadeloupéen ». En résumé, marxisme et nationalisme montreraient bien l’inefficience de la mise en avant de la notion de société civile.

Pour répondre à ces critiques, disons tout simplement que l’erreur de Marx serait d’avoir réduit la société civile à l’infrastructure économique et sociale ce que lui reprochait déjà Gramsci, lequel inscrivait la société civile dans la superstructure. En réduisant l’Etat à un simple instrument au service de la classe dominante et en résumant la société civile à l’infrastructure, Marx aurait occulté, quelles que soient par ailleurs la pertinence de ses analyses concernant la sphère économico-sociale, quelque chose de fondamental dans la formation anthropologique des sociétés humaines, notamment l’apparition du politique comme espace public où se renouvelle la question essentielle du sens du vivre ensemble. De ce fait, il me semble que, quelle que soit la généralité des valeurs que peuvent porter les luttes sociales et de l’importance qu’on peut accorder à la lutte des travailleurs, ces valeurs ne peuvent à elles seules concentrer tout l’intérêt général ou le bien commun. D’où l’importance qu’il faut accorder à la société civile comme ensemble d’associations qui ne se réduit aux organisations syndicales. A certains moments historiques, la dynamique de la société civile (qu’on ne peut confondre avec une dialectique strictement politicienne) peut provoquer une refondation des normes et des valeurs collectives ou publiques c’est-à-dire, une refondation du politique en tant que tel. C’est en ce sens que la légitimité démocratique issue des urnes ne peut pas être toute la légitimité républicaine Cette dernière est aussi portée par des institutions (dont l’école précisément) fondées sur des principes transcendants. Un pouvoir issu démocratiquement des élections peut tout aussi bien s’évertuer à saper ces principes essentiels et à délégitimer les institutions.

Toutefois, il n’existe pas de bien commun universel et immuable fondée sur une Raison, anhistorique, en quelque sorte, selon une classique philosophie idéaliste. Si c’est bien la raison plutôt que le sentiment, même celui de fraternité, qui fonde de tels principes, c’est toujours une raison située historiquement, dans des sociétés données. Il y a bien une rationalité voire une universalité comme celle des droits de l’homme, mais c’est une rationalité construite. Dans des sociétés dites « primitives », très unifiées ethniquement ou culturellement, les principes transcendants sont donnés dans la permanence de l’héritage. Mais dans des sociétés comme les nôtres, démocratiques et connaissant un pluralisme des valeurs, c’est dans l’espace public propre à la société civile que s’élaborent rationnellement des normes publiques. Non que le sentiment ne joue aucun rôle dans la vie collective, mais il doit savoir faire place à la rationalisation des pratiques dont le débat public argumenté joue le rôle essentiel. Il s’ensuit de tout cela qu’il n’existe pas de valeurs guadeloupéennes éternelles ou immuables fondées sur l’unité d’une culture, comme pourrait le penser l’option nationaliste. Voilà pourquoi il est erroné de postuler que l’école chez nous doit apprendre à l’enfant à penser et à agir en Guadeloupéens. C’est reprendre là un des vieux thèmes du nationalisme allemand (qui séduisait déjà Jules Ferry aux dires de certains spécialistes), selon lequel l’école devrait apprendre à l’enfant à penser en vrai Allemand, en pur Allemand c’est-à-dire en bon Aryen. La grande erreur du FLN algérien, au lendemain de l’indépendance, est d’avoir confié l’instruction publique aux religieux. L’Algérie n’en finit pas de payer le prix. Dans nos pays issus de la colonisation, l’Etat et l’autorité politique ont un statut particulier, non pas en droit (car nous sommes soumis à la même législation républicaine que l’hexagone) mais dans les faits. L’Etat reste malgré tout héritier de l’Etat colonial même si bien sûr nous n’avons plus le statut de colonies. Le rapport à la loi est donc toujours biaisé. En face, la classe politique, reste aussi tributaire d’une tradition politicienne marquée fortement par le clientélisme. On peut constater la persistance de cet héritage colonial dans des pays ayant accédé à l’indépendance depuis longtemps mais où dominent des pratiques clientélistes et un rapport faible à la loi, à la politique et à l’Etat. C’est pour cela que qu’il faut penser que la refondation du politique doit venir en grande partie de la société civile guadeloupéenne même si celle-ci ne peut se substituer à la représentation politique issue des urnes. Même si nous sommes département français, la démarcation nette entre société civile guadeloupéenne et société civile métropolitaine, après 63 ans d’assimilation, nous permettrait de poser à nouveaux frais la question de l’évolution de notre pays, de conserver certains principes fondamentaux (ceux des droits de l’homme par exemple) et d’en élaborer d’autres dans le débat public. L’immense majorité des Guadeloupéens ne veulent pas de l’indépendance. Il faut en tenir compte. Mais nous continuons de fréquenter la chose publique ou politique de façon pas très saine avec une instrumentalisation de la question de l’identité pas du tout libératrice. Il faut donc s’en sortir. C’est pour cela qu’une Guadeloupe qui aujourd’hui accepterait de débattre, au-delà des revendications sociales, des biens de haute nécessité pour parler comme Glissant et ses amis, c’est-à-dire de normes, de valeurs ou de principes définissant le sens du vivre ensemble, ferait un bon en avant car il s’agirait là d’une première forme de ré-institution du social ou de refondation de la chose politique.

C’est cette refondation du politique que laissait présager le grand mouvement social initié par le LKP. Son caractère sociétal était sans doute plus important que sa dimension strictement sociale. Son succès a fait même rêver des militants politiques et syndicaux de l’hexagone. Mais les limites de l’action revendicative dans la France métropolitaine tiennent à ce que s’il y a bien une transversalité dans les revendications donc une visée de généralité dans les luttes sociales, elles sont surtout le fait d’organisations syndicales. En Guadeloupe, la transversalité des revendications syndicales s’est alliée (d’où la notion de lyannaj) avec une transversalité sociétale, dans le rassemblement avec des associations de la société civile, ce qui a rendu le mouvement extrêmement populaire. Malheureusement, les dirigeants de LKP étant peu ouverts à cette appréhension de la société civile et étant enfermés dans des cadres idéologiques traditionnels, marxistes-léninistes et nationalistes, n’ont pas su saisir toute l’importance du mouvement qu’ils avaient déclenché et dont le succès les avait surpris. Dans une deuxième phase, ils ont réduit les revendications à leur dimension sociale avec la mise en avant des 200 euros. Les revendications d’ordre sociétal n’étaient pas niées mais elles n’étaient plus motrices du mouvement. Et comme ces dirigeants ne savaient pas très bien où aller, ils ont fait ce qu’ils savaient faire c’est-à-dire mener des luttes syndicales avec des méthodes habituelles y compris avec certains aspects du syndicalisme voyou, cohabitant sur les barrages avec des jeunes délinquants armés et encagoulés, légitimant donc ces derniers en quelque sorte. Et comme leur projet, au fond, était une politique masquée, au lieu de poursuivre le développement du mouvement de la société civile en l’élargissant à d’autres catégories de la population afin de produire la refondation ou la reformulation de la question politique, au sens le plus fort du terme –et non dans des stratégies politiciennes, fussent-elles autonomistes- dans notre société, ils ont sombré dans les maladresse politiques dont ils sont coutumiers, croyant bon de dénigrer entièrement la classe politique, visant essentiellement le président de région, Victorin Lurel dit Toto, faisant donc de ce dernier, involontairement, l’homme politique fort de la Guadeloupe d’aujourd’hui. En croyant descendre Toto, ils ont remonté Lurel. Et au lieu de s’ouvrir au débat réclamé par des intellectuels, ils ont fait de ces derniers des hommes à abattre, renouant ainsi avec cet anti-intellectualisme qui a toujours dominé le mouvement nationaliste guadeloupéen depuis l’AGEG des années 1960, association d’étudiants pourtant ! Dans cette troisième phase dont l’apogée fut la prise du palais du Conseil Général, ce fut une cascade d’erreurs, plongeant le grand mouvement social dans une sorte de dérade, affaiblissant aussi la question du politique et la Guadeloupe risque de sombrer de nouveau dans l’électoralisme traditionnel le plus plat avec les élections à venir.

Pourtant, la première phase du mouvement dirigé par LKP ressemblait presque à un superbe lever de soleil. C’est comme si toute une société se réfléchissait, se regardait autrement. Les gens avaient plaisir à se rencontrer, à discuter, dans les manifestations mais aussi dans les quartiers, chez les petits commerçants, dans les familles. Dans les files d’attente, on redoublait de politesse. Comme si une autre vie était possible, dans une quête nouvelle de valeurs, contre ce délitement du social produit non pas simplement par le fait que nous serions une colonie mais aussi par le développement actuel du capitalisme mondialisé. Le taux de délinquance était tombé à zéro, ce qui était une première. Les jeunes délinquants se soumettaient à l’autorité du LKP. Ce qui prouve bien que la désespérance de beaucoup de jeunes est due, outre le chômage endémique, au manque de repères et de principes dans la société car comme l’a montré Charles Taylor dans Les sources du moi, il ne peut y avoir de construction de l’identité sans référence à des valeurs. On assistait alors à une sorte de volonté d’une nouvelle maîtrise du territoire guadeloupéen, mais aussi de l’espace et du temps, comme si une Guadeloupe tentait de se retrouver elle-même, sous le soleil, dans un grand moment de fraternité. On marchait beaucoup à cette époque. Régis Debray a sans doute raison de dire dans son dernier livre, Le moment fraternité, que c’est en plein air, non dans des salles, que s’expriment ces grands moments de fraternité. J’idéalise peut-être trop cette période mais je dois avouer aussi qu’un syndicat comme l’UGTG m’était redevenu sympathique. Le rêve s’est terminé quand Domota a annoncé résolument un jour qu’on avait fini de marcher. La deuxième phase commençait. Elle a pris la tournure que l’on sait mais qui n’allait pas dans le sens de nos espérances. Pouvait-il en être autrement ? Difficile à dire.

Car ce qu’il y avait de grand dans les puissantes luttes sociales dirigées par le LKP, c’était bien le lien magistral qui avait été fait dans toutes ces revendications sociales, mettant ainsi à nu le système de la domination économique et sociale dans notre pays. Cela est essentiel car jamais aucun mouvement social n’avait atteint un tel degré de radicalité ni de pertinence dans notre histoire. En ce sens, il y avait bien une visée de l’intérêt général et ce dévoilement du système d’exploitation dans sa globalité a rencontré une exigence de dignité qui habite les Guadeloupéens. Pour toutes ces raisons, les revendications sociales et sociétales mise en avant par le LKP abordaient bien des intérêts généraux visant le bien commun. Mais la visée du bien commun n’est jamais simplement sociale et on ne peut jamais le déduire mécaniquement du social. Elle est éminemment politique. Ce pourquoi le passage du social au politique est toujours un saut périlleux. C’est ce saut qui a été raté. C’est donc qu’on n’a pas sauté assez haut. Si tout le problème réside dans la question politique, les dirigeants de LKP étant eux-mêmes pour la plupart dirigeants d’organisations politiques, lesquelles n’ont jamais manifesté de grande pertinence sur les questions politiques, ont eu le choix ou d’apparaître au grand jour pour ce qu’ils sont ou de continuer d’avancer masqués, instrumentalisant en quelque sorte la question sociale. (Cela dit, on peut se demander si ce n’est pas le peuple guadeloupéen qui a instrumentalisé le LKP dans des revendications sociales au fond, intégratrices). Les dirigeants de LKP, ont tout de même fait de la politique mais de la politique de bas étage en luttant de façon politicienne contre les politiciens traditionnels avec l’abandon de certains principes dont les principes démocratiques. D’où l’erreur de Basse-Terre. Mais les échecs du LKP sont aussi les nôtres et nous sommes tous condamnés à faire autre chose. Personne ne sait exactement quoi, en ce moment. Il ne nous reste pour l’instant qu’à débattre, non pas pour faire une politique définie dans l’immédiat mais afin de refonder le politique dans notre pays sur des bases nouvelles. Le grand patronat relève la tête et l’Etat organise des états généraux dans une logique purement politicienne ce qui est du mépris pour le grand mouvement social initié par LKP. Il nous appartient donc à tous de redynamiser la société civile afin d’aller en avant. Mais que le LKP commence à faire le bilan de ses propres erreurs au lieu de tout mettre sur le compte des autres !

Ce qui est sûr, cependant, c’est qu’aujourd’hui, les familles sont gravement divisées, le taux de délinquance flambe, les prix aussi et les profiteurs relèvent la tête, la vie est aussi chère, malgré des conquêtes sociales indéniables. Des enfants qui tiennent à peine debout, sont prêts à la moindre occasion à injurier maîtres ou parents. Dans les écoles, les enseignants rasent les murs taraudés par on ne sait quel honte ou quel désespoir. Dans les embarras de la circulation, on est prêt à s’étriper pour la moindre raison. L’Etat continue vaille que vaille ses états généraux qui n’ont aucun grand écho dans la population et les élus pour l’essentiel se taisent, traumatisés par les effets du grand mouvement social. Quant à la société civile guadeloupéenne, elle risque de n’être qu’une idée dans le cerveau d’un intellectuel « moribond » pour reprendre le qualificatif que Domota nous a adressé. Le LKP continue d’être populaire mais sur le mode de la nostalgie. L’enthousiasme n’y est plus. Les dirigeants syndicaux ont du mal à contenir le syndicalisme voyou et on peine à retrouver la dynamique du début du mouvement. Les divisions éclatent au sein de LKP et on ne sait plus comment fonder une nouvelle solidarité. Un grand moment de perplexité marque la Guadeloupe d’aujourd’hui. Et quant à moi, je ne cesse d’être travaillé, je ne sais pourquoi, par le souvenir de mon maître d’école.

Je ne sais pas d’où vient ma passion pour l’enseignement. J’étais en classe de troisième quand j’ai dit à mon père que je voulais être professeur. Celui-ci aurait préféré que je fusse médecin. Le maître qui m’a le plus marqué de toute ma scolarité est un instituteur. Je n’aimais pas trop Loulouse. Loulouse, c’était un petit martinet avec lequel il nous battait. Une faute d’orthographe, au premier trimestre, c’était un coup de Loulouse. Une faute, au troisième, c’était trois coups de Loulouse. Mais si je n’aimais pas Loulouse, je n’oublierai jamais ce qui nous est arrivé un samedi après-midi. Une fois que nous revenions d’une marche aux alentours de Pointe-à-Pitre, nous nous sommes perdus. Notre maître commençait à s’inquiéter car nous devions être à cinq heures au Carnot. Nous avions pris un raccourci en traversant le cimetière de la ville, sous les filaos. C’était une époque où n’avait pas encore eu lieu la rénovation urbaine de Pointe-à-Pitre. Nous vivions dans la crasse et devions, en nous rendant à l’école franchir des canaux lamés de déchets de toutes sortes et de golomines. Les gens étaient pauvres et maigres mais leur allure était fière peut-être, pour parodier le poète haïtien Antony Phelps, d’avoir trop souvent levé la tête vers nos palmiers et nos montagnes. Mais poursuivons ! Le temps pressant, notre instituteur a eu l’impérieuse idée de traverser la cour d’une dame, car au-delà de la cour, on pouvait apercevoir la rue qui pouvait nous ramener à Carnot. A ma grande surprise d’enfant interrogé par la violence des adultes, la dame s’y est opposée fermement, menaçant même notre instituteur d’un grand couteau. Notre maître s’est assis sur une muraille séparant le cimetière de la cour de la personne en question et nous a pris dans ses bras, les uns après les autres, nous déposant dans la cour de cette hystérique, si on peut utiliser cette expression. Il a dit ceci que je n’oublierai jamais : « Ti moun a la répiblik, sé la yo ka pasé ! ». Il nous a mis en colonne par deux et nous avons traversé fièrement la cour de la dame subitement silencieuse et médusée, le couteau pointé en l’air comme on ne sait dans quelle interrogation muette mais respectueuse. On n’oublie pas de tels maîtres. Les principes fermes du nôtre avaient eu raison de la violence de la dame. Il s’appelait Léopold Reinette. Il nous a quittés définitivement il y a quelques mois. Même adulte, quand je rencontrais Léopold Reinette, je courrais l’embrasser. Je salue ici sa mémoire. Aujourd’hui, les choses ont changé. Quand je rencontre un de mes anciens élèves comme Gaby Clavier, dirigeant de l’UGTG, il ne vient pas m’embrasser. Cela ne me manque pas. Nous n’avons pas forcément la culture de l’abrazo des danseurs de tango argentin. Je ne sais pas pourquoi, depuis plusieurs mois, je pense tous les soirs à Léopold Reinette et à ces événements de mon enfance Quel rapport avec la situation actuelle ? C’est mystérieux pour moi. Est-ce la venue du grand âge et l’approche du dernier voyage ? Je demanderai conseil, au plan strictement psychologique bien sûr, à Elie Domota. Mon maître d’école veut-il me signifier, au-delà de sa tombe, une exigence que j’ai du mal à déchiffrer ? Pourtant j’ai eu un père qui fut juste et droit. Est-ce une exigence éthique dans le domaine public (donc non familial) que cet instituteur indique comme solution à notre déficit symbolique, la voie dans laquelle il faut chercher ? Je l’ignore tout simplement.

Mais cette obsession de l’enfance fait sans doute signe vers une continuité historique des valeurs et des principes qui ont été les plus porteuses dans l’histoire de notre société. Mais, ici, on pourrait croire que je me contredis. D’un côté, je refuse l’inscription dans une identité culturelle close, une et permanente, et de l’autre, je veux retrouver le fil ce ces mêmes valeurs ou principes. Je précise tout de même que je ne prétends pas que toutes ces valeurs fussent essentiellement guadeloupéennes. L’idéal de l’école républicaine qui a animé nos anciens maîtres a toujours eu une dimension universelle. Ensuite, il faut toujours se méfier de la plainte constante quant au délitement des valeurs traditionnelles comme si il y avait là une crispation conservatrice sur une société passée qu’on magnifie.

Ce que je veux dire est simplement ceci : on ne peut construire une Guadeloupe nouvelle sans le respect de certains principes déjà là et qui à nos yeux ont de la valeur. Si la tradition, pour nous modernes, n’a pas d’autorité en tant que telle, on ne saurait élaborer une autorité moderne sans un dialogue critique avec la tradition. Par exemple, la tradition des coups à l’école est une mauvaise chose que pratiquaient nos maîtres dans une survivance macoutique issue de l’esclavage, ce pourquoi je n’aimais pas Loulouse d’ailleurs. Mais croire qu’on peut rejeter tout principe dans l’action en attendant d’en élaborer d’autres est le piège dans lequel peuvent tomber les mouvements révolutionnaires. Voilà pourquoi les luttes politiques et syndicales dans l’éducation ou ailleurs, ne peuvent se développer positivement sans principes et qu’en l’occurrence, le syndicalisme voyou est ce que nous devons critiquer le plus sévèrement dans l’instant. Ensuite, il se pourrait que le moment que nous traversons soit un temps de déroute mais il est aussi le temps de la réflexion. L’heure est à la refondation du politique ou de la chose publique dans notre pays mais peut-être aussi dans l’ensemble des DOM. Que cela se révèle dans les problèmes globaux de l’éducation est chose évidente. Mais l’éducation est toujours révélatrice de l’ensemble de la chose publique. Cette refondation du politique doit se faire hors de toute logique politicienne. C’est en ce sens qu’elle concerne d’abord et avant tout la société civile. Elle est la condition propédeutique à toute évolution statutaire. Seul son déploiement dans le débat public pourra donner confiance aux Guadeloupéens dans l’avenir, dans les luttes sociales et dans la vie politique qui prendrait un cours nouveau. Le sens du vivre ensemble est à ce prix. Ne fermons donc pas la ronde, camarades ! Ouvrons-là plutôt ! Continuons le mouvement de libération de la parole qui avait timidement commencé et donnons-lui des bases solides, aussi bien dans des salles d’université qu’au pied de très grands arbres comme dans les palabres africaines. Avec l’évolution technologique, internet est devenu notre baobab de l’heure. Nos paroles seront libératrices si nous les confrontons dans le souci commun de l’avenir de notre pays. Mais surtout que nos tentatives de mises en commun de nos paroles voire de nos actes ne se fassent pas sans le respect de certains principes.

PS. On me demande pourquoi j’interviens sur des questions théoriques, en ce moment, de façon aussi subjective et personnalisée. Je crois que dans une société peu habituée au débat public de nature théorique, il faut nécessairement passer par cette première forme d’individuation, rompant avec le holisme ou communautarisme ambiants. Ce pourquoi Socrate d’ailleurs intervenait, au début de la naissance de la philosophie en Grèce, de façon subjective et ironique. Ce n’est donc qu’une étape nécessaire vers des formes d’expression plus théoriquement neutres.