Outre-mer : la diversité pour richesse

Secours catholique - Messages, n° 660, septembre 2011
mercredi 21 septembre 2011

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Les écarts de richesse sont fortement marqués dans les départements et collectivités d’outre-mer, auxquels l’année 2011 est consacrée.

« Ce n’est pas parce qu’il fait beau et chaud toute l’année que la vie est douce dans les îles », avertit Patrick Cardinaud. De passage à Paris, le président du Secours Catholique de Nouvelle-Calédonie évoque les nombreuses difficultés auxquelles sont confrontées les populations de l’archipel où il vit depuis quarante ans. La vie chère, le chômage, des revenus insuffisants, l’isolement des vieillards et des malades, les drogues aussi, qui font de plus en plus de ravages. En mai dernier, plusieurs milliers de Calédoniens ont protesté pendant trois jours dans les rues de Nouméa contre la vie chère, les taxes sur les importations, l’extrême disparité de revenus entre riches et pauvres. Un mouvement qui rappelait celui de l’hiver 2009 aux Antilles, quand la Martinique et la Guadeloupe avaient mené une grève générale de 44 jours, excédées de subir prix élevés et bas salaires. La Nouvelle-Calédonie n’a pas grand-chose à voir avec les Antilles et les autres collectivités d’outre-mer. La France ultramarine est un chapelet disparate de territoires qui n’ont en commun qu’un lien plus ou moins lâche avec la République. D’un côté, les départements d’outre-mer où les lois s’appliquent comme en métropole ; de l’autre, des entités juridiques à statuts spéciaux, taillés sur mesure. Ces terres du bout du monde offrent au pays, outre l’intérêt géostratégique d’être présent sur tous les océans, la possibilité d’exploiter économiquement et scientifiquement plus de 11 millions de kilomètres carrés d’espaces sous-marins, faisant de la France la seconde Zone d’exploitation économique (ZEE) du globe après les États-Unis. L’outre-mer français comptait au 1er janvier 2011 près de 2,7 millions d’habitants, une population irrégulièrement répartie. La Guyane, par exemple, le plus grand département français – de la taille de l’Autriche – avec 240 000 habitants, présente une densité de population de 2,3 personnes au kilomètre carré tandis que la minuscule Mayotte dépasse les 500 personnes au kilomètre carré pour 2000 000 habitants. Les potentiels ne sont pas les mêmes non plus en termes de ressources. La Nouvelle-Calédonie possède le second gisement de nickel au monde et un taux de chômage de 2 points inférieur à celui de la métropole. Le sol de la Guyane est recouvert à plus de 90 % par une forêt tropicale d’une très grande valeur environnementale et sa proximité de l’équateur permet, depuis les années 60, de développer l’aérospatiale à Kourou. Ce qui ne l’empêche pas d’accuser un taux de chômage proche de 30 %.

Chômage
C’est la plaie des départements d’outre-mer (Dom). Il atteint plus du cinquième de la population des Antilles et touche 60 % de ses jeunes. À la Réunion où vivent 808 000 habitants, on dénombrait au second trimestre 2010 près de 100 000 chômeurs. Touchées les premières, les familles nombreuses sont aussi les plus concernées par la pauvreté. Or la grande richesse de la France, c’est sa natalité. La Guyane et Mayotte battent tous les records, avec un taux de quatre enfants en moyenne par femme, plus du double de celui de la Martinique et de la Guadeloupe et presque trois fois plus que celui de la métropole. Le Secours Catholique, présent dans tous les Dom, en Nouvelle-Calédonie et en Polynésie, adapte son aide aux besoins locaux. L’aide alimentaire, par exemple, est très importante à Nouméa où les prix des denrées grève le budget des plus démunis. La délégation a récemment créé un centre de ravitaillement où les 320 bénévoles des 40 équipes réparties sur l’archipel viennent s’approvisionner avant les distributions, essentiellement en produits de base tels que le riz, l’huile, le sucre, le lait et la viande. Les prix à la vente dans les Dom comprennent les taxes douanières d’importation et le transport, mais les populations considèrent que cette hausse est surtout causée par les monopoles. L’une des réponses du gouvernement à la grève générale des Antilles a été de favoriser une mise en concurrence des grandes surfaces. Une autre a consisté à faire baisser de 20 % le prix des biens de première nécessité et à octroyer une prime de 200 euros aux salaires les plus bas. Les bas salaires sont l’autre constante des Dom. L’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) révélait en 2010 qu’en moyenne, les revenus des ménages ultramarins étaient inférieurs de 38 % à ceux de la métropole, mais que depuis dix ans la situation s’améliorait. En revanche, les salaires des fonctionnaires mutés dans les Dom sont majorés pour compenser dépaysement et cherté de la vie. Cela provoque le mécontentement des autochtones.

Immigration
Manque de travail et de personnes qualifiées et, dans le cas de la Guyane et de Mayotte, un afflux quotidien d’étrangers. Les lois successives sur l’immigration y adaptent les règles qui prévalent en métropole. Ainsi, l’obligation de quitter le territoire qui, dans l’Hexagone, peut être suspendue en cas de recours, n’a aucun effet là-bas. À peine l’étranger est-il arrêté qu’il peut être reconduit sur l’heure. À Mayotte, deux bateaux ramènent quotidiennement chez eux les Comoriens arrivés pendant la nuit. Il y aurait à Mayotte plus d’un tiers d’étrangers. Jean Haffner, responsable du département Étrangers au Secours Catholique, explique que Mayotte et la Guyane sont des laboratoires. On y teste pour la première fois certaines règles ; si elles portent leurs fruits, on les valide en métropole. C’est le cas des dispositions sur les mariages de complaisance, par exemple. Les îles sont aussi des terrains d’expériences, notamment en matière de développement durable. Une piste exploitée par le gouvernement pour contrecarrer le chômage est celle du développement des énergies renouvelables. Mais à la Réunion, les subventions du programme photovoltaïque ont été brusquement suspendues par le gouvernement au motif que le réseau électrique de l’île ne pouvait pas techniquement accueillir plus de 30 % d’énergies intermittentes. Quant à la Polynésie, elle étudie la possibilité de tirer son énergie des profondeurs de l’océan.

Jacques Duffaut

REPORTAGE : Mayotte, un îlot français au milieu des Comores

Nouveau département, Mayotte veut développer son économie. Tout reste à faire. De notre envoyé spécial
Côté mer, Mayotte tient ses promesses. Mais sous les épais feuillages des badamiers et des arbres à pain se cachent des “bangas”, misérables cahutes de terre et de tôles où s’abritent des clandestins comoriens. Amida est arrivée il y a quelques semaines. À la mort de son père, elle a quitté l’île d’Anjouan distante de 70 km pour trouver refuge ici, au sud de Mamoudzou, capitale de Mayotte, avec sa mère et ses deux petits frères handicapés mentaux. Pour 400 euros, elle a embarqué dans un kwassa-kwassa, barque de pêcheur à fond plat équipée d’un moteur. Ils étaient trente passagers, deux fois trop nombreux pour un si petit bateau. Plusieurs milliers de Comoriens ont péri ces dernières années, mais les passeurs, âpres au gain, continuent de surcharger leurs barques. Ceux qui survivent à la traversée doivent encore échapper à la Police de l’air et des frontières (Paf). « Une véritable chasse », déplore une bénévole de Solidarité Mayotte, association d’aide aux demandeurs d’asile. Les agents de la Paf doivent faire du chiffre et renvoyer à Anjouan 30 étrangers par jour. Cette année, le quota de 27 000 clandestins sera atteint. Un record. Sur les 200 000 habitants de Mayotte, l’une des quatre îles de l’archipel des Comores, on estime qu’un tiers est en situation irrégulière. Devenue département français en avril dernier, Mayotte attire plus que jamais. Les Comoriens ne sont pas seuls à tenter la traversée au péril de leur vie. Malgaches, Congolais, Rwandais, Burundais, Tanzaniens fuient les guerres et la misère. Les Comoriens viennent pour travailler ou pour retrouver une partie de leur famille.

Jeunesse.
Pour le père Vincent, Congolais et aumônier de la délégation du Secours Catholique de Mayotte, il importe de donner un avenir à la jeunesse, sur cette île dont les moins de 20 ans représentent la moitié de la population. Or le chômage dépasse 55 % de la population active et le système scolaire manque de moyens, alors même que le niveau est assez bas. L’une des principales activités du Secours Catholique consiste à alphabétiser, notamment les jeunes. Au centre Nyamba, on leur propose des activités artistiques, comme des pièces de théâtre qu’ils donnent dans divers lieux de l’île. Autre mission pour les bénévoles de la délégation de Mayotte : améliorer les conditions de traitement des migrants sur l’île, en servant d’interface aux guichets administratifs tenus par des Mahorais, pas toujours enclins à l’accueil. « Il n’est pas rare qu’ils refusent aux demandeurs d’asile l’accès aux droits, qu’ils donnent de mauvais renseignements, refusent de compléter des dossiers ou exigent des sommes d’argent qu’aucun texte ne prévoit », déplore Éric, bénévole. La tradition mahoraise reposant sur l’oralité et la parole donnée, certains Mahorais peinent à prouver qu’ils sont nés Français, et d’autres qu’ils sont propriétaires. Depuis peu, les mères touchent des allocations familiales (60 euros mensuels pour un enfant, 91 pour deux, 115 pour trois et plus). Un salaire minimum équivalant à 80 % du Smic est en place. Bientôt, 20 000 foyers sans emploi toucheront une aide équivalant au quart du RSA métropolitain. Le gouvernement se donne vingt-cinq ans pour hisser l’île au niveau de la métropole. « Tant que persistera le déséquilibre entre les Comores et Mayotte, le problème de l’immigration se posera », affirme Christophe Vénien, délégué du Secours Catholique à Mayotte. En juin dernier, les délégations de Mayotte et de la Réunion se sont rendues en Grande Comore pour renforcer la coopération avec la Caritas de Moroni.

Jacques Duffaut

La Nouvelle Calédonie envisage l’indépendance

L’archipel mélanésien de Nouvelle-Calédonie, à 1 500 km à l’est de l’Australie, s’étire sur 18 575 km². Près de 250 000 habitants vivent sur ses cinq principales îles (14 hab. km²). Toutefois 60 % de la population se concentre dans l’agglomération de Nouméa, au sud de la Grande Terre. Composée d’une population mélangée et métissée où dominent les Kanaks (40 %) et les Caldoches et métropolitains (30 %), la collectivité ne connaît, du fait de son éloignement important, qu’une faible immigration et un tourisme confidentiel. Colonie française de 1853 à 1946, territoire d’outre-mer de 1946 à 1999, la Nouvelle-Calédonie est désormais une collectivité d’outre-mer à statut particulier. Un référendum, prévu entre 2014 et 2019, proposera à sa population d’opter pour l’indépendance.

« Sortir des clichés pour montrer les diversités »

Le romancier, poète et essayiste guadeloupéen est aussi le commissaire de l’“Année des Outre-mer”. Il insiste sur la communauté de destin existant entre la France et ses régions ultramarines.

Pourquoi avoir décidé de consacrer une année aux Outre-mer ?
L’objectif était de donner un coup de projecteur sur ces zones et ces réalités que l’on observe trop souvent à travers le prisme déformant du paradis ou de l’enfer. Paradis de carte postale : soleil, mer, plages, et enfer des catastrophes naturelles : cyclones, éruptions volcaniques, tsunamis. À cela s’ajoutent les cyclones de l’histoire : colonisation, esclavage, traite, qui composent un tableau très sombre où se retrouvent toutes les souffrances de l’humanité. L’Outre-mer n’est pas seulement cela : c’est une addition de paradis et d’enfers que l’on appelle tout simplement l’humanité. Cette année a donc pour vocation de sortir des clichés et de faire connaître toutes les réalités des Outre-mer, dans leur diversité. Car Océanie, océan Indien et Atlantique n’ont rien à voir ensemble, même s’ils se situent dans un ensemble commun, celui de la République. Or celle-ci propose aux Outre-mer une forme de flexibilité, en réponse aux vœux exprimés par les communautés ultramarines dans leur relation avec la métropole, avec des statuts à la carte. Il y a donc à la fois une demande de proximité, par exemple pour le partage de citoyenneté, et en même temps le besoin d’affirmer une identité spécifique, une singularité à laquelle les communautés sont attachées car c’est le fondement de leur être. C’est ce qui s’exprime notamment à travers les cultures des Outre-mer, dans leurs pratiques artistiques, dans leur rapport à la nature, dans leur gastronomie, leurs danses, leurs chants. Ce coup de projecteur est en outre l’occasion de montrer la présence ancienne et pérenne de l’Outre-mer dans l’histoire et la culture de la France. Les mondes créoles existent depuis le début de la France contemporaine, née avec la Révolution de 1789, à laquelle ils ont participé, notamment à travers la bataille pour cette première liberté qu’a été la fin de l’esclavage.

Les manifestations proposées sont principalement à vocation culturelle et artistique. Ne risque-t-on pas de masquer des réalités socio-économiques nettement moins positives ?
La culture n’est pas là pour cacher les problèmes, mais au contraire pour les révéler. Nos chants, nos musiques, aussi bien traditionnelles que contemporaines, sont des révélateurs de situations sociales, économiques et politiques. Ce sont des cultures engagées, y compris dans la poésie ou le roman. Il ne s’agit pas d’un folklore d’évitement. La culture est le fondement des identités. Par exemple, au cours de cette année, il y a bien sûr des expositions, des festivals, mais aussi de nombreux débats et réflexions sur les institutions, sur le politique, sur la manière dont les gens résolvent leurs propres problèmes ou en prennent la mesure. Il faut rappeler que cette Année des Outre-mer a été décidée lors des États généraux de 2009, à la suite du grave conflit social aux Antilles, à la Réunion et en Guyane. Ces événements ont révélé les énormes dysfonctionnements dans la société, avec des écarts de richesse supérieurs à ceux de la métropole.

Que pouvons-nous apprendre de l’Outre-mer ?
Si on prend l’exemple de l’écologie, les risques naturels particulièrement importants dans ces zones génèrent un rapport à la nature dont on peut s’inspirer en France et en Europe, en conservant à l’esprit que la nature est avec nous et non pas à nous. Face à ce défi du XXIe siècle, l’équilibre culture/nature observé dans les Dom et les Tom est riche d’enseignements car les populations ont su résister à la tentation de faire dominer l’homme sur la nature.

Propos recueillis par Catherine Rebuffel

REPORTAGE : À la Réunion, un goût d’amertume

Après deux décennies d’un développement soutenu, l’île de la Réunion est à bout de souffle. Plus de la moitié de sa jeunesse ne trouve pas d’emploi et le coût de la vie ne cesse d’augmenter. De notre envoyé spécial

« La Réunion n’est pas communautariste. Races et confessions se sont confondues et vivent en harmonie. » Le père jésuite Stéphane Nicaise connaît bien l’histoire de l’ancienne île Bourbon et de son développement. Installé à Saint-Denis depuis une trentaine d’années, il entend les hommes politiques prôner le développement d’une économie locale, mais sans rien proposer pour la mettre en œuvre. « La Réunion est en décroissance. Certaines familles connaissent le chômage depuis trois ou quatre générations. Quel modèle les parents donnent-ils à leurs enfants ? » Près de la plage, à Saint-Pierre, au sud de l’île, Éric Jardinot retrouve deux jeunes adultes pour parler orientation. L’ancien délégué du Secours Catholique voudrait aider Guillaume et Damien, ces deux jeunes hommes sympathiques, respectivement âgés de 31 et 27 ans, à exploiter leurs diplômes pour trouver du travail. Ils sont tous deux diplômés en gestion économique et sociale et survivent en faisant de petits boulots. « Nous vivons encore chez nos parents, précise Guillaume, avec tous nos frères et sœurs. » « Comme d’autres, on pourrait partir au Québec ou en Australie, observe Damien, mais personnellement, je n’ai pas envie de quitter la Réunion. » Ils savent qu’en métropole ils ont peu de chances de trouver un emploi. Ils aimeraient devenir fonctionnaires, si ce n’était la contrainte de partir en métropole. « On ne reviendrait pas ici avant de longues années. On devrait vivre loin. Si j’étais sûr de ne rester qu’un an ou deux en métropole, je partirais, mais ce n’est pas comme ça que ça se passe. » « Le jeune Réunionnais, blanc, métis ou noir, souffre d’un complexe d’infériorité, explique Éric Jardinot. La société ne lui fait pas de place et il n’ose pas s’imposer. Alors il échappe à la réalité en faisant du sport, parfois à un haut niveau, en s’impliquant dans des activités associatives, comme Damien qui est président de la JOC locale. D’autres, hélas nombreux, sombrent dans l’alcool et les drogues. » Jules, Stéphane et son demi-frère Yohan passent leurs journées dans les rues de Rivière des Galets, l’une des 24 communes de l’île, à l’ouest de Saint-Denis. Une casquette vissée sur la tête, de lourds bijoux argentés au cou, aux poignets et aux doigts, ils font partie des 55 % de jeunes Réunionnais au chômage. Jules, 21 ans, raconte que dans la rue « les bandes s’affrontent et se bagarrent pour du “zamal”, une marijuana locale, ou des drogues de synthèse fabriquées à Madagascar ou arrivées de l’île Maurice, plaque tournante du trafic dans l’océan Indien. ».
Violence.

Stéphane, 27 ans, trouve qu’aujourd’hui les jeunes de 15 ans sont beaucoup plus violents qu’eux-mêmes ne l’étaient à leur âge, et cela l’effraie. Tous trois avouent à Yannick Bègue, le travailleur social qui les suit, que depuis qu’ils sont pères, ils se sont assagis, même s’ils ne vivent pas avec la mère de leurs enfants. À la Réunion, les pères ne font souvent que passer. Ils disent qu’ils n’ont pas beaucoup de place au sein des foyers. Du coup, les femmes portent seules les difficultés. Il y aurait 24,2 % de familles réunionnaises monoparentales, moitié plus qu’en métropole. Les violences conjugales sont à multiplier par deux dans l’île, pour des raisons que certains attribuent à la promiscuité. Viols et incestes sont eux aussi en nombre très élevé. Beaucoup désespèrent de travailler un jour et s’isolent. C’est sur eux que se concentrent les actions de la délégation réunionnaise du Secours Catholique. À Saint-Benoît, sur la côte est, l’accueil de l’association situé à côté de l’église ne désemplit pas. Ce matin de juillet, beaucoup de mères seules comptent sur une écoute et une aide matérielle. Comme Gladys, 30 ans, mère de quatre enfants dont deux souffrent de mucoviscidose ; le père qui en a la garde l’empêche de les voir. Laurent fait un peu figure d’exception. À 34 ans, il a quatre enfants à charge. La famille survit grâce aux 20 heures hebdomadaires qu’il effectue dans un établissement de restauration rapide à Sainte-Marie, à 30 kilomètres de chez lui. Il n’a pas de véhicule et les horaires de bus ne coïncident pas avec son emploi du temps. Les minima sociaux constituent l’essentiel des ressources de très nombreux foyers. Pour les réconforter dans ces situations difficiles, les équipes du Secours Catholique montent des spectacles, organisent des pique-nique en bord de mer, des vacances à la montagne, des activités manuelles, des sorties pédagogiques ou des journées de cueillette de goyaviers. Le sort de certains éleveurs, pourtant propriétaires de leur lopin de terre, n’est pas plus enviable. Jacqueline Lauret, agricultrice de 40 ans mère de quatre enfants, a pris la présidence de l’association d’éleveurs spoliés. Elle se bat contre la coopérative qui détient le monopole de l’importation des animaux d’élevage dans l’île. « Il y a bientôt dix ans, explique-t-elle, un maquignon véreux a importé des vaches et des cabris malades. Et à l’arrivée, il n’y a pas eu de quarantaine. » De nombreux petits éleveurs ont été ruinés. « Beaucoup de foyers ont éclaté, des gens se sont suicidés. Avec mon mari, nous avons dû hypothéquer nos terres. Aujourd’hui, je cultive des légumes pour nous, j’élève des poulets. Quand j’ai un surplus, je le vends. » Les situations d’injustice de ce type ne sont pas rares à la Réunion, dont la version paradisiaque ne concerne le plus souvent que les touristes et les plus nantis.

Jacques Duffaut

La Guyane, terre d’immigration

Le plus grand département français se situe en Amérique du Sud, et quoique son indicateur de développement humain (0,86) soit inférieur à celui de la métropole (0,95), il reste plus élevé que celui du Brésil (0,80), du Surinam (0,77) ou encore d’Haïti (0,54). Ceci explique sans doute la force d’attraction qu’exerce la Guyane sur ses populations voisines. Aux 230 000 habitants on estime devoir ajouter entre 30 000 et 60 000 étrangers clandestins. La superficie du territoire guyanais, essentiellement en forêt amazonienne, rend impossible un contrôle migratoire. Une législation d’exception s’y applique, le contrôle d’identité y est systématique et les reconduites à la frontière sont exécutées immédiatement sans recours possible. Les clandestins peuvent demander l’asile à l’Office français de protection des réfugiés et apatrides de Cayenne. Sur les cinq premiers mois de 2011, ils étaient 715. Quand leurs dossiers sont refusés, ils doivent attendre que la Cour nationale du droit d’asile (CNDA) se transporte jusqu’à Cayenne pour examiner en appel, pendant deux semaines, le cas de 450 demandeurs. La délégation du Secours Catholique de Guyane a accompagné et conseillé ces demandeurs lors de la dernière session de la CNDA, du 16 au 27 mai derniers. Une douzaine de bénévoles s’étaient mobilisés pour les assister. La loi sur l’immigration votée au printemps prévoit de pratiquer désormais ces auditions par vidéoconférence.