La dispora haïtienne en Guadeloupe - comment l’aider ?

Intervention de Louis Auguste Joint, sociologue, à la journée de la Pafha le 30 octobre 2010
samedi 30 octobre 2010

Journée "porte ouverte" de la PAFHA (Plate-forme des associations franco-haïtiennes)

Rôle de la diaspora haïtienne dans les DOM-TOM : difficultés et atouts - Le cas de la Guadeloupe
Enjeu : comment aider cette partie la plus fragile de la diaspora haïtienne ?

C’est avec un réel plaisir que je viens de la Guadeloupe pour vivre avec vous cette journée qui traduit l’amitié, la solidarité qui existe entre les Haïtiens et les amis d’Haïti en France. Je remercie les organisateurs de la qui m’ont invité à vous apporter un témoignage de la situation des Haïtiens vivant en Guadeloupe. Les organisateurs m’ont demandé de vous parler des difficultés et des atouts des Haïtiens en Guadeloupe, avec la question de fond : comment aider cette partie la plus fragile de la diaspora haïtienne ? Cette question m’intrigue et me fait penser que, vue de la France hexagonale, les Haïtiens vivant en Guadeloupe sont considérés comme les moins lotis, les plus maltraités parmi les migrants haïtiens vivant dans la République française, réputé pour être défenseur des Droits de l’Homme. Pour répondre à cette question dans le bref délai qui m’est imparti, je propose de vous présenter brièvement : la situation des Haïtiens en Guadeloupe, les aides qui leur sont apportées par des organisations associatives et enfin vous interpeller sur : comment être solidaire avec les Haïtiens en Guadeloupe ?

C’est avec un réel plaisir que je viens de la Guadeloupe pour vivre avec vous cette Journée de Porte Ouverte qui traduit l’amitié, la solidarité qui existe entre les Haïtiens et les amis d’Haïti en France. Je remercie les organisateurs de la PAFHA (Plate-forme des associations franco-haïtiennes) qui m’ont invité à vous apporter un témoignage de la situation des Haïtiens vivant en Guadeloupe. Les organisateurs m’ont demandé de vous parler des difficultés et des atouts des Haïtiens en Guadeloupe, avec la question de fond : comment aider cette partie la plus fragile de la diaspora haïtienne ? Cette question m’intrigue et me fait penser que, vue de la France hexagonale, les Haïtiens vivant en Guadeloupe sont considérés comme les moins lotis, les plus maltraités parmi les migrants haïtiens vivant dans la République française, réputé pour être défenseur des Droits de l’Homme. Pour répondre à cette question dans le bref délai qui m’est imparti, je propose de vous présenter brièvement : la situation des Haïtiens en Guadeloupe, les aides qui leur sont apportées par des organisations associatives et enfin vous interpeller sur : comment être solidaire avec les Haïtiens en Guadeloupe ?

La situation des Haïtiens en Guadeloupe
D’abord, combien sont-ils ? D’après le Service de l’état civil et des étrangers de la Préfecture de la Guadeloupe que nous avons consulté, pour l’année 2004, il y avait 27.000 étrangers résidents en Guadeloupe, soit 6.3% de la population. Dans la répartition de ces immigrés, on peut compter 12.433 Haïtiens, soit 2.9% de la population. A côté des données officielles, on peut ajouter le cas des Haïtiens qui rentrent en Guadeloupe clandestinement, qui ne sont pas enregistrés à la Préfecture ou bien qui se retrouvent en situation irrégulière après une mesure administrative défavorable à leur demande de séjour.
En 2007, selon un rapport réalisé par le parlementaire de droite (UMP) Thierry Mariani, il y aurait en Guadeloupe et à Saint-Martin au total 5.000 immigrés en situation irrégulière. Cependant, selon une étude statistique du Service de l’état civil et des étrangers de la Préfecture de Basse-Terre, datant du 30 septembre 2009, sans compter Saint-Martin et Saint-Barthélemy qui désormais se séparent de la Guadeloupe et deviennent des Collectivités d’outre-mer (COM) de la France, il y aurait dans les 32 communes de la Guadeloupe un total de 38.273 étrangers (toutes nationalités confondues). Parmi ces étrangers, il y aurait 23.232 Haïtiens, 8.057 Dominicais et 2.329 Dominicains. Parmi les 23.232 Haïtiens immigrés en Guadeloupe, nous ne savons pas combien qui sont en situation irrégulière. Mais, en considérant les chiffres de 2004 issus de la Préfecture, on peut déduire qu’actuellement près de 12.000 Haïtiens seraient en situation régulière et environ 11.000 en situation irrégulière. Cela est une interprétation de l’étude statistique de la Préfecture, mais nous ne sommes pas en mesure de confirmer ou d’infirmer ces chiffres.

Comment vivent-ils, ces compatriotes en Guadeloupe ?
La majorité des Haïtiens, surtout les clandestins, vivent dans une situation de misère. Ils habitent chez d’autres Haïtiens ou des Guadeloupéens. Ils payent leur hébergement en espèce ou avec leur force de travail. Pour vivre, ces personnes en situation illégale travaillent clandestinement, surtout dans les champs de canne, dans les bananeraies, dans les cultures maraîchères et vivrières. Certains vivent dans des situations infrahumaines, c’est-à-dire sous des cases ou baraques couvertes de plastiques, en absence de toute condition d’hygiène. Certains d’entre eux nous ont confié qu’ils ont l’habitude de travailler de 6 heures du matin à 13 heures pour un salaire de 20 euros, ou de 6 heures du matin à 18 heures pour un salaire de 30 à 40 euros la journée. Normalement, une journée de travail d’un ouvrier agricole coûte entre 50 et 70 euros. En outre, ces travailleurs clandestins acceptent pour un bas salaire les besognes que les travailleurs guadeloupéens ne veulent plus faire. Une minorité d’Haïtiens, surtout des résidents, travaillent dans la construction des bâtiments et dans le petit commerce. A ceux-là s’ajoutent quelques professionnels qui travaillent dans différents services sociaux de la Guadeloupe. Ainsi, les immigrés haïtiens apportent une part considérable dans l’économie de la Guadeloupe. On a l’habitude de dire : si on retirait tous les travailleurs haïtiens dans les champs, l’agriculture guadeloupéenne serait morte.

Il y a une discrimination contre la communauté haïtienne en Guadeloupe
Cette discrimination se manifeste de manière latente ou patente, selon les périodes. De manière patente, elle se manifestait entre les années 2000 et 2002 avec le journaliste Ibo Simon dans son émission à la télévision du Canal 10 où il traitait les Haïtiens de tous les maux [1]. Puis, en décembre 2004, Monsieur Henri Yoyotte, l’animateur de la Radio Contact, a relancé la campagne de discrimination contre les Haïtiens. La situation a pris une telle ampleur que les Conseils régional et départemental ont dû organiser un congrès avec tous les élus et acteurs sociaux de la Guadeloupe pour envisager des mesures à prendre afin d’endiguer l’immigration clandestine. Cette discrimination se manifeste d’abord dans la société civile par des mauvais propos qui stigmatisent les Haïtiens. En Guadeloupe, il y a une tendance à considérer les Haïtiens comme des « êtres inférieurs ». Il arrive souvent qu’une personne voulant insulter une autre, l’appelle : « espèce d’Haïtien », ou encore, elle se défend d’une autre en précisant : « Je ne suis pas ton Haïtien ». Ainsi, être Haïtien devient un titre péjoratif, un mot d’injure. Mais le pire, c’est que cette tendance de discrimination se manifeste aussi dans les services d’administration. A la préfecture de Basse-Terre et surtout à la sous-préfecture de Pointe-à-Pitre, les Haïtiens demandeurs de séjour sont parfois objet de mauvais accueil, de mépris et des propos d’insulte de la part des employés. On les accueille selon leur apparence. Dans certaines Mairies, on refuse aux parents « sans papier » de reconnaître leurs enfants, on refuse aussi d’inscrire à l’école des enfants nés en Guadeloupe dont les parents sont en situation irrégulière : on exige leur permis de séjour. Je pourrais continuer à énumérer des exemples comme la Police des Frontières qui parfois pénètrent de force dans les maisons des particuliers entre 21h du soir et 6h du matin, à la recherche des « sans papier » ; ce qui est interdit par la loi. Une bonne partie des immigrés haïtiens a déjà 30 ans, 20 ans ou 15 ans en Guadeloupe. Mais beaucoup d’entre eux n’ont pas le permis de séjour, malgré leur demande. Leurs enfants sont nés et ont grandi en Guadeloupe ; beaucoup ne connaissent pas Haïti. Face au courant de discrimination, voire de xénophobie qui se propage contre les Haïtiens, on se demande : quel est l’avenir de ces Guadeloupéens d’origine haïtienne ? Quelle politique d’intégration sociale existe-t-il pour ces tranches de population ?

D’autre part, que font les Haïtiens pour s’intégrer dans la société guadeloupéenne ?
Certains observateurs considèrent que les Haïtiens ne font pas assez d’efforts pour s’intégrer dans la société guadeloupéenne. Ils vivent entre eux, ne participent pas dans les associations et les activités collectives en Guadeloupe. De leur côté, certains Haïtiens disent quand ils font l’effort pour s’intégrer avec les Guadeloupéens, ils se sentent rejetés ; alors ils se replient sur eux-mêmes pour éviter des déceptions. Cela laisse entendre qu’il existe une certaine incompréhension entre les Haïtiens et les Guadeloupéens. Cependant, en observant de près, on peut déceler différentes initiatives d’intégration des immigrés haïtiens en Guadeloupe et de solidarité entre les deux communautés. D’abord, on peut relever l’apprentissage rapide du créole guadeloupéen et l’adoption des comportements locaux par les nouveaux arrivants.
Les travailleurs haïtiens sont souvent recherchés par les patrons pour leur sérieux et leur dévouement au travail. Quant aux commerçants haïtiens dont beaucoup sont des marchands ambulants, ils se distinguent par leur débrouillardise et leur réussite dans les affaires. Sur les marchés de Pointe-à-Pitre ou de Basse-Terre, certains marchands et cultivateurs se regroupent en associations pour mieux s’organiser et défendre leurs intérêts. Ces initiatives sont un indicateur de l’adaptation des immigrés haïtiens aux structures de la société guadeloupéenne.
Le rôle des associations dans l’intégration et la défense des migrants en Guadeloupe s’illustre à travers l’expérience de la Coordination Tèt Kole dont les sections se réunissent une fois par semaine et qui font un travail d’accompagnement quotidien des gens en difficulté. Depuis 2007, des associations haïtiennes et franco-haïtiennes comme Tèt Kole, Tanbou Ginen, Ha-Gua Caraïbe, Haïti vaillante, Amnesty internationale- section Guadeloupe- se sont mises d’accord pour former la Fédération d’associations franco-haïtienne de la Guadeloupe (FAFH-G). Depuis, elles ont mené ensemble des actions pour faire connaître la culture haïtienne et pour défendre les droits des immigrés haïtiens. Par exemples, les permanences de conseils pour accompagner les personnes en difficulté dans leurs démarches administratives, des manifestations culturelles autour du drapeau haïtien ou des écrivains haïtiens, des manifestations dans les rues et devant la Sous-préfecture de Pointe-à-Pitre pour réclamer la régularisation des Haïtiens en situation irrégulière. A cela, il convient d’ajouter le partenariat ponctuel ou régulier qui existe entre les associations guadeloupéennes et haïtiennes, comme la Ligue des droits de l’homme (LDH)- sections de Pointe-à-Pitre et de Basse-Terre, le CORECA, l’Entraide Guadeloupe, Initiative Eco, le Secours catholique, Saint Vincent de Paul et autres… Elles ont toujours collaboré avec les associations haïtiennes pour mener des actions communes pour les Haïtiens ou en faveur d’Haïti.

D’autre part, malgré la tendance de discrimination à l’égard des Haïtiens, il existe en Guadeloupe une grande admiration pour l’histoire et la culture haïtiennes. L’admiration culturelle se manifeste par l’engouement des Guadeloupéens pour la musique haïtienne, le rythme Compas, pour la sculpture et la peinture « naïve » d’Haïti. Cette fascination pour la culture haïtienne accompagnée d’un rejet pour les Haïtiens se traduit dans la chanson très populaire du chanteur guadeloupéen Amiralty qui interpelle : « Yo pa renmen Ayisyen, men yo renmen konpa ; yo pa renmen Ayisyen, men yo renmen Ti Payis » [2] . A cela s’ajoute l’intérêt des intellectuels guadeloupéens pour la littérature, le théâtre et l’histoire d’Haïti. Le fait qu’Haïti, ancienne colonie de la France comme la Guadeloupe, soit reconnue comme la première République noire qui a brisé les chaînes « physiques » de l’esclavage et de la colonisation, cela enchante des Guadeloupéens qui voudraient que leur pays se libère de la tutelle de la France.

COMMENT AIDER LES HAÏTIENS EN GUADELOUPE ? A la PAFHA, je dis : il convient d’établir un partenariat entre la PAFHA et la FAFH pour servir de relais en France afin d’informer et de sensibiliser l’opinion nationale sur la situation de discrimination des Haïtiens en Guadeloupe, département français, le pays des Droits de l’Homme. La semaine dernière, Maître Sarah Aristide qui est proche des Haïtiens a dénoncé dans les médias le fichier établi par la police sur les Haïtiens depuis quelques mois, un peu à la manière du fichier des Roms. On a vite étouffé ce dossier pour que cela ne fasse pas de vague. Si on avait un réseau national, les actions locales pourraient avoir plus de portée. Je profite la présence du Ministre des Haïtiens vivant à l’étranger pour interpeler l’État haïtien pour qu’il s’intéresse concrètement à la défense des droits de ses ressortissants. En Guadeloupe, en Martinique et à Saint-Martin où nous sommes en contact avec les représentants des associations, il y a beaucoup de critiques et d’insatisfactions face à l’attitude de distance ou de silence des représentants de l’État haïtien auprès de ces communautés. Souvent des Haïtiens déplorent leur situation et se considèrent comme des « pitimi san gadò » (des personnes sans défense). Ils n’ont personne pour intervenir pour eux auprès de l’État français. Ils ont l’impression que les représentants de l’État haïtien sont indifférents à leur situation d’injustice sociale. Monsieur le Ministre, malgré les problèmes énormes à résoudre à l’intérieur du pays, la re-construction d’Haïti passe aussi par le soutien à la diaspora haïtienne, surtout ses parties les plus faibles dont la communauté haïtienne en Guadeloupe.

Louis Auguste Joint, sociologue


[1] Voir le livre de Laurent Farrugia : L’année 2000, l’année « chyen, racaille ». Ici, l’auteur dénonce les propos d’Ibo Simon qui qualifiait les Haïtiens de « chiens, racailles » et l’attitude des Guadeloupéens qui adhèrent à ces propos.

[2] Traduction : «  Ils n’aiment pas les Haïtiens, mais ils aiment la musique Compas ; ils n’aiment pas les Haïtiens, mais ils aiment leur artiste ‘Ti Payis’ »