Juliette Sakoyan, Les frontières des relations familiales dans l’archipel des Comores

Autrepart n°57/58 : "La famille transnationale dans tous ses états", (coord. E. Razy et S. Baby-Collin)
mercredi 21 septembre 2011

Article publié dans Autrepart n°57/58 : "La famille transnationale dans tous ses états", (coord. E. Razy et S. Baby-Collin), p. 181-198, 2011
www.autrepart.ird.fr

Introduction

Insularisée aux plans géographique, politique, sanitaire [Sakoyan, 2010] et économique, l’Union des Comores est une société d’émigration, avec un solde migratoire largement négatif. En tant qu’archipel, l’espace vécu de la famille s’est construit entre les îles, mais aussi vers les rives des territoires régionaux et, le long de l’axe occidental, vers la France métropolitaine. Aujourd’hui, la plupart des familles dispersées sur l’archipel des Comores sont d’abord des familles fragmentées de part et d’autre d’une frontière politique désormais considérée comme européenne. Lorsque c’est la maladie d’un enfant qui est à l’origine d’une dispersion familiale (ou de l’extension de cette dispersion) dans une logique d’accès aux soins, les liens à distance sont mis à l’épreuve de manière spécifique. Cet article contribue à la réflexion sur les familles transnationales à partir d’une analyse anthropologique des réseaux autour d’enfants malades, dans un archipel où les traditions migratoires insulaires se reformulent désormais à l’aune de contraintes circulatoires fortes1.

Instaurée en 1976 lorsque les Mahorais ont réaffirmé par référendum leur volonté de rester sous administration française, la frontière entre Mayotte et les Comores s’est renforcée en 1995 par l’introduction d’un visa de circulation pour les Comoriens des trois autres îles. Ce visa a institué à Mayotte la figure du clandestin, et créé celle de l’Étranger en situation irrégulière (ESI). Plus récemment, en 2005, la sécurité sociale introduite à Mayotte distinguait affiliés et non‐affiliés (c’est‐à‐dire les ESI en devoir d’honorer les frais médicaux dans un système de soins dont la gratuité était la trace coloniale d’une reconnaissance indifférenciée de l’autre).2

Ainsi, alors que les habitants de Mayotte ont poursuivi le processus d’assimilation citoyenne, les autres insulaires sont devenus des « surnuméraires » [Castel, Haroche, 2001] sur le sol français de Mayotte3. Aujourd’hui, alors qu’un observatoire des mineurs isolés est mis en place à Mayotte4 parce que leurs parents ont été reconduits à la frontière, il peut être utile de considérer la dispersion familiale dans l’archipel des Comores en articulant différentes échelles de grandeur, conjointement à une historicisation des conditions de vie transnationales.

Cet article progresse par strates d’analyse qui, chacune, correspond à une échelle de grandeur et de temporalité éclairant un pan des conditions de vie transnationales. À l’issue d’un préalable théorique et méthodologique, on propose d’abord de considérer l’ensemble de l’archipel dans une temporalité longue, afin de parcourir certaines étapes de la construction de l’espace politique ayant défini les statuts des personnes et influencé leurs modalités de circulation. C’est sur l’espace des migrations sanitaires que l’on s’arrêtera ensuite afin de montrer comment les trajectoires contemporaines, qu’elles soient autonomes ou institutionnelles, se sont dessinées sur des axes coloniaux. Le troisième angle d’analyse considère l’institutionnalisation de l’axe Comores‐Mayotte‐Réunion : l’ethnographie du dispositif d’évacuations sanitaires et sa mise en perspective diachronique dévoilent différentes formes de reconnaissance institutionnelle des liens familiaux et leur indexation à la configuration politique de l’espace. Or, si ces politiques institutionnelles de care5 déterminent certaines conditions de vie transnationales pour les familles, ces dernières disposent d’un héritage migratoire qui leur permet de continuer à circuler et à communiquer à distance. Aussi, les deux derniers temps de cet article exposent‐ils ces conditions de vie à distance à partir de deux cas ethnographiques. Le premier illustre la manière dont la frontière politique de l’archipel entraîne la pérennisation d’une dispersion qui, au départ, n’est censée être que provisoire. Le second cas, tout en témoignant de la vivacité de l’héritage migratoire des insulaires, permet d’insister sur la continuité de certaines frontières qui, en amont du partage politique de l’archipel, façonnent les liens à distance autour d’un enfant malade.

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